Le printemps espagnol

par  J.-P. MON
Publication : juin 2011
Mise en ligne : 17 septembre 2011

manifestation sur la Puerta del Sol, à Madrid

Le dimanche 15 mai, les médias français, photos d’archives périmées à l’appui, ne parlaient que du “festival de Khan“ (la formule est de Michel Laloux), dont ils ne savaient pas grand’chose. Ils semblaient ignorer les événements, autrement plus importants qui se déroulaient en Espagne où, malgré l’interdiction, des dizaines de milliers “d’indignés” occupaient les places des grandes villes : la Puerta del Sol à Madrid, la place de Catalogne à Barcelone et les places emblématiques de villes moins grandes, comme Valence, Séville ou Bilbao. Un an après la soumission explicite et radicale du gouvernement socialiste de Zapatero aux marchés financiers internationaux, et en pleine campagne électorale pour diverses élections municipales et régionales, les Espagnols sortent dans la rue pour protester contre le chômage qui touche 20% de la population (et 40% des jeunes), contre le surendettement qui jette des milliers de familles à la rue, contre les profits gigantesques des banques et contre l’impossibilité d’une véritable alternance politique.

 La “Commune” de Madrid

Du commentaire, publié le 22 mai sur www.sinpermisso.info, de Juan Carlos Monedero, professeur de sciences politiques à l’Université Complutense de Madrid, je traduis ceci : Nous savions que ça devait arriver, mais nous ne savions pas bien quand. Pourtant tous les indicateurs le disaient : : trop de gens sont mécontents. Et, soudain, presque spontanément, des “nébuleuses” se sont rassemblées et des centaines de milliers de sinistrés du néolibéralisme ont décidé qu’il fallait que leur colère serve à quelque chose. L’appel à un rassemblement au centre de Madrid, lieu traditionnel de toute les manifestations dans la capitale, ne convoquait ni les partis ni les syndicats mais des groupes de citoyens indignés. Et dans Madrid réveillée, beaucoup de gens se sont rendu compte tout à coup qu’ils avaient accumulé l’envie de donner leur opinion, de participer, d’être écoutés. La “Commune de Madrid” était en marche.

Lorsqu’un jeune dit que les bonus des banquiers ne sont ni de droite ni de gauche, il dit : je ne suis pas politisé comme vous, mais je sais clairement que dans l’idée que je me fais de la démocratie, il y a des choses qui doivent rester au-dessus de la discussion politique. L’idée d’égalité est très fortement ancrée chez les jeunes. Ils n’ont pas eu besoin de lutter pour la conquérir, mais ils comprennent très vite quand elle vient à manquer.

En 1871, la Commune de Paris avait mis en avant un élément démocratique fondamental, mais insupportable pour la démocratie représentative : la révocation des mandats, ennemie de l’ordre libéral « vote, mais ne te mêle pas de politique ! ». C’est ce message que la Puerta del Sol est en train de récupérer. Certes, nous sommes au XXIe siècle et la comparaison peut paraître excessive. Il y a cependant des éléments de démocratie réelle qui nous rattachent directement à ceux qui ont amené les Communards aux barricades et les Républicains espagnols à défendre dans les tranchées les valeurs d’une République qui résista trois ans au fascisme. Madrid a résisté avant d’être dévastée. Maintenant Madrid revendique. Les nostalgiques qui parlent de mai 68 n’ont rien fait quand ils ont été au pouvoir. À Paris les Communards revendiquaient avant tout la liberté. À la Puerta del Sol les manifestants réclament l’égalité et la participation, et le font de manière pacifique. Ils savent qu’il faut réinventer beaucoup de choses.

 De la Marseillaise à l’Hymne de Riego

Sous les bâches qui nous protégent de la pluie, un vieil homme avec un grand manteau et un harmonica usé commence à jouer La Marseillaise. Peu à peu, les gens se mettent à l’écouter attentivement. Lorsque les applaudissements cessent, il s’approche, calme, du coin de la rue où, assis par terre, quelques jeunes l’ont écouté, sourire aux lèvres. Il prépare doucement dans sa main son harmonica et, au milieu d’un grand silence, demande d’une voix enrouée : « Voyons si vous connaissez celle-là. C’est comme La Marseillaise, mais c’est d’ici ». Et il joue l’Hymne de Riego, celui de la République espagnole.

 Democracia Real Ya

Ces “campeurs“, venus de tous les horizons, ne se contentent pas d’écouter de la musique ou de crier des slogans. Des assemblées se tiennent tous les jours à 13 heures sur de nombreuses palces, puis des conclusions en sont tirées. Il en est sorti le manifeste “Democracia Real Ya” (une vraie démocratie maintenant) dont voici le résumé :

• L’égalité, le progrès, la solidarité, le libre accès à la culture, le développement écologique durable, le bien-être et le bonheur des personnes doivent être les priorités de toute société avancée ;

• doivent être garantis au sein de ces sociétés des droits fondamentaux tels que le droit au logement, au travail, à la culture, à la santé, à l’éducation, à la participation, au libre développement personnel et le droit à la consommation des biens nécessaires pour une vie saine et heureuse ;

• Le fonctionnement actuel de notre système politique et gouvernemental ne répond pas à ces priorités, il devient un obstacle au progrès de l’humanité ;

• La démocratie part du peuple, par conséquent le gouvernement doit appartenir au peuple.