Le problème des matières premières

est insoluble dans l’économie mercantile
par  J. DUBOIN
Publication : 27 juillet 1939
Mise en ligne : 23 avril 2006

  Sommaire  

JUSQU’À présent - avec quel succès ! - on cherchait d’abord à résoudre les difficultés extérieures après quoi l’on se pencherait peut-être sur les proBlèmes économiques. Maintenant, on commence à s’apercevoir que les difficultés économiques pourraient être la cause profonde des remous si inquiétants de la situation extérieure, et l’on songe à régler l’économique avant le politique. C’est un progrès à condition de sortir des chemins battus, puisque c’est en les suivant que nous sommes parvenus à l’impasse présente. Or, la proposition Roosevelt d’une conférence internationale pour la reprise du commerce extérieur, les offres de crédits (?) à l’Allemagne d’un jeune ministre aux vieilles idées, sont autant de cautères sur jambe de bois. La reprise du commerce extérieur ? Si elle était possible, les pays re vivraient pas dans l’autarcie. - Prêter de l’argent à l’Allemagne ? Quand l’Allemagne s’en sera servie, elle sera Gros-Jean comme devant, avec un prêt non remboursé de plus sur la conscience.

Tout ceci, c’est de la pharmacopée mercantile, autrement dit de l’histoire ancienne.

 

REPRENONS les faits :

Tout l’équilibre économique du XlXe siècle était fondé sur les échanges complémentaires d’une Europe industrielle et d’un monde extra-européen, fournisseur de matières premières, car ces dernières ont été réparties dans le monde sans aucun souci des frontières politiques. Cet équilibre, déjà très instable depuis le commencement du XXe siècle, est aujourd’hui périmé. Les pays détenteurs de matières premières ont été industrialisés par ceux qui l’étaient déjà ; ils produisent eux-mêmes les produits manufacturés que les autres leur fournissaient n échange des matières premières qui leur manquaient.

Nous retrouvons donc, sur le plan extérieur, la même paralysie des échanges que sur le plan intérieur, des nations.

En matière de commerce international, les achats et les ventes portent le nom d’importations et d’exportations. Un pays importe ce qui Iui manque, en particulier les matières premières s’il en est dépourvu ; il exporte, en principe, ce qu’il ne réussit pas à vendre à l’intérieur de ses, frontières.

Depuis plusieurs années, le volume et la valeur des importations et des exportations ne cessent de diminuer. Cette baisse du commerce international tend même à s’accélérer constamment.

Jugez vous-même en contemplant les petits tableaux ci-dessous qu’il faut que je vous explique. J’ai pris la mesure du commerce extérieur de chaque nation en 1929, année où il a battu son plein. Bien entendu, j’ai mesuré en or afin que les calculs ne soient pas faussés par les multiples dévaluations monétaires. J’ai donné le chiffre 100 au total des importations et des exportations de chaque pays en 1929. Voici ce que ce chiffre est devenu en 1938 ; vous le trouverez indiqué à’ côté du nom du pays.

D’abord les importations :

Pays Imporations Pays Imporations
États-Unis26,6Roumanie44,3
Chine16,7Norvège60,1
Japon45Hollande41,6
France34,3Argentine31,9
Italie30,5Yougoslavie50,9
Belgique46,1Suède64,3
Canada30,9Danemark46,2
Brésil41,5U.R.S.S36
Suisse40,4Pologne41,8
Chili30,5Allemagne45
Angleterre46,2  

Passons aux exportations. Je vous rappelle qu’elles ont le coefficient 100 en 1929. Voici ce qu’il est devenu en 1938 :

Pays Exporations Pays Exporations
Argentine28,5Hongrie50,3
Chine20,7Suède56,3
Roumanie54,2Hollande42,2
Chili28,7France26,3
Egypte33,6Etats-Unis35
U.R.S.S.32,8Norvège56,5
Yougoslavie40,4Allemagne44,4
Canada46,2Danemark46,3
Belgique48,7Pologne42,1
Japon46,5Italie40,5
Brésil38Suisse43,8
Angleterre46,2  

Conclusion : la chute est générale ; aucun pays n’y échappe, qu’il soit jeune ou vieux, qu’il soit totalitaire, démocratique ou socialiste-échangiste comme l’U.R.S.S., qu’il soit dirige-par des gens de droite, de gauche ou du centre, qu’il soit front populaire ou front impopulaire.

Pourquoi ? Parce qu’ils pratiquent tous l’échange par la voie traditionnelle des achats et des ventes, et que ce système est périmé. Les matières premières s’entassent inutiles dans les pays qui en possèdent et font défaut dans les pays industrialisés qui n’ont plus les moyens d’en acheter, puisqu’ils écoulent de plus en plus difficilement leurs produits manufacturés.

 

QUANT à la façon dont les matières premières sont réparties sur le globe, vous allez voir que le bon Dieu n’a pas tenu compte des frontières politiques ; ainsi les États-Unis, qui n’occupent que le douzième de la surface de la terre et dont la popu- lation ne représente que 6 % de la race humaine, vien- nent souvent au premier rang.

Nous découvrons que 34 % de la houille extraite de la planète sort du sot des Etats-Unis. L’empire britannique vient au second rang avec 24,7 % . Puis la Russie avec 8,5 % et la France avec 4,4 %. Vous voyez que le reste du monde est bien mal avantagé.

Pour le pétrole, le premier rang de la production revient encore au États-Unis qui s’adjugent modestement 60 % de la production mondiale. Puis viennent la Russie avec 11,7% et les Pays-Bas avec 2,9 %. De sorte que le reste du monde dispose à peine du quart de la production du naphte.

Pour le fer, c’est la Fratccqui arrive en 28 %. On sait qu’elle en vends à l’AlIemagne qui l’utilise pour ses armements. Les États-Unis viennent ensuite avec 20 %, la Russie avec 18 %, l’empire britannique avec 12,2%. Il reste donc 20 % pour le reste du monde.

Pour le cuivre, les États-Unis reprennent la tête avec 15,9 % de la production mondiale. L’empire britannique suit de près avec 12,2 %, puis la Russie avec 3,4 %.

Pour le plomb, c’est l’inverse. L’empire britannique tient la tête avec 43 % et les Etats-Unis suivent avec 19,5 %.

Pour le zinc, l’empire britannique produit, à lui seul, 31,8 % de la production mondiale. Les Etats-Unis tiennent le second rang avec 28 %.

Pour l’étain, l’empire britannique s’adjuge 42 % de la production mondiale. ’Viennent- ensuite les Pays- Bas avec 16%.

Pour la bauxite, c’est la France qui tient le pre- mier rang avec 42 %. Viennent ensuite les Etats-Unis avec 12,6 %.

Pour le soufre, les États-Unis battent tous les pays. Ils extraient 72 de la production totale du globe.

Pour le caoutchouc, l’empire britannique tient la tête avec 58 %. Les Pays-Bas en récoltent 37,4 %. Notre Indo-Chine en fournit 2 % qui suffisent à notre consommation.

Pour le coton, le premier rang est tenu par les Etats-Unis avec 49 % de la récolte mondiale. Ils ne savent d’ailleurs pas qu’en faire... L’empire britannique vient après avec 17,3 % et la Russie avec 7,1 %.

Pour la laine, ’empire britannique s’adjuge la moitié de la production mondiale. Les Etats-Unis en produisent 12,5 %.

Pour les arachides, l’empire britannique tient en core le premier rang avec 62 %, la France tient le second avec 14 % et les Etats-Unis, le troisième avec 7 %.

Dans cette répartition des matières premières, vous avez constaté que l’Allemagne ne- figure pas , et cependant elle a une population de plus de 80 millions d’habitants. Au risque de passer pour un stipendié de la propagande allemande (et cependant elle néglige constamment ce point de vue pour s’en tenir à la race, ce qui est une stupidité) je suis bien obligé de reconnaître que l’Allemagne est obligée d’importer du blé, du lait, du beurre, des pommes de terre, du maïs, du seigle, de l’avoine, du coton, de la laine, du cacao, du thé,, du tabac, du cuivre, du plomb, de l’étain, du zinc, du nickel, de la pâte de bois, des cuirs et peaux, du minerai de fer, du lin, du chanvre, du jute, etc...

L’Allemagne achète 20 % de la production mondiale du cuivre, 1 1 % de celle de la laine, 10 % de celle du coton, -7 % de celle du caoutchouc.

Etonnez-vous donc que certains pays n’aient plus d’or ! Ils s’en sont servis pour acheter ce qui leur manque, car l’or, en régime capitaliste et en matière de commerce extérieur, n’a jamais servi qu’à solder la balance des comptes. Par le jeu des échanges commerciaux, l’or va donc en Amérique où il prend la place des matières premières. Les Etats-Unis regorgent d’or au point qu’ils le stérilisent. Et la misère en Amérique n’a jamais été plus grande qu’aujourd’hui.

 

Donc pas de solution dans le régime mercantile. Il faut, au contraire, s’en évader.

S’évader du régime mercantile, c’est concevoir, et réaliser un orgarusme international auquel chaque nation apporterait l’ excedent de sa production , après que tous les besoins réels de ses nationaux auront été satisfaits. Cet organisme répartirait les, excédents sans tenir compte de leur ex-valeur marchande et en ne se préoccupant que des humains.

Un tel organisme ferait disparaître la cause de tous les conflits.

L’idée de fournitures gratuites à des pays étrangers choque notre mentalité actuelle, car nous ne concevons de don gracieux aux gens de l’autre côté des frontières, que sous forme d’obus et de gaz asphy- xiants. A cet égard, la générosité des nations ne connaît plus bornes. Mais elles se ruinent à fabriquer ces prestations meutrières au moment où elles détruisent sur leur territoire les produits qui sont indispensables à l’existence des voisins.

Le salut consiste donc dans la réalisation de la proposition que formulaient trop tôt en 1803, Saint-Simon et ensuite Augustin Thierry, de créer un Parle ment général, placé au-dessus des gouvernements nationaux. C’est lui qu’on ’chargerait de coordonner les économies de tous les pays en distribuant les matières premières dont chaque pays a besoin pour faire vivre ses nationaux.

Utopie !... vous n’avez que cette réponse-là à me faire je vous rappelle que la route que nous suivons conduit directement à la guerre.