Le sens moral fait du bien

par  F. CHATEL
Publication : janvier 2017
Mise en ligne : 16 mars 2017

 Une grande claque pour les thèses classiques

D’après le Professeur F. de Waal, « l’observation du comportement des animaux, et particulièrement de celui des primates proches de l’homme, singes et surtout anthropoïdes comme les chimpanzés ou les gorilles, est […] riche d’enseignements. Ces animaux, aux sociétés souvent complexes, présentent une gamme de comportements qui rappellent étrangement ceux de notre espèce, y compris dans des domaines qui font songer à la morale » [1]. Cette manifestation d’attitudes altruistes et d’empathie concerne aussi de nombreux mammifères, des rongeurs, des poissons, etc., elle apparaît corrélative avec le caractère social de certaines espèces [2], mais il ne faut pas la confondre avec l’ultra-sociabilité pro­pre, par exemples, aux fourmis et aux abeilles et qui dépend essentiellement de l’impérative transmission des gènes.

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Frans de Waal, biologiste éthologue, psychologue et primatologue néerlandais est Professeur d’éthologie de l’Université Emory à Atlanta, aux États-Unis.

Ces découvertes bouleversent les thèses antérieures, présentant la nature essentiellement cruelle et barbare, vices auxquels l’homme ne pouvait échapper qu’en obéissant aux règles morales d’origine divine ou sociale.

Tout est remis en question.

Par nécessité, certains êtres vivants ont formé des sociétés au sein desquelles, selon la sélection naturelle décrite par Darwin, les comportements d’entr’aide mutuelle, favorables à la survie des individus et celle de leur descendance, auraient été “sélectionnés” plutôt que les comportements égoïstes. La morale serait donc naturelle et nos comportements altruistes, le fruit de nos instincts. Cette thèse est une véritable révolution pour notre connaissance de la nature humaine, jusque là si injustement affublée de tous les maux.

Pour rendre compte de ce phénomène, les biologistes et les théoriciens des jeux ont étudié l’efficacité de plusieurs systèmes de comportements lors d’échanges entre des individus non apparentés, en les impliquant dans une suite d’interactions, plutôt que dans des interactions ponctuelles, afin de représenter au plus près les relations sociales. Et c’est l’altruisme réciproque ou le “donnant-donnant” qui se montre obligatoirement gagnant pour l’ensemble des acteurs [3]. Il suffit pour cela que les individus soient capables de coopérer de manière conditionnelle, c’est-à-dire de cesser de coopérer lorsque leur partenaire se montre non coopératif.

Une stratégie coopérative de type donnant-donnant peut parfaitement s’imposer dans un environnement de compétition avec des acteurs particulièrement égoïstes. Ce mécanisme montre que dans un groupe, c’est la coopération qui est toujours la stratégie la plus avantageuse pour l’individu, et non l’individualisme, car le bénéfice qui en est retiré par chacune des parties peut toujours être plus important que l’investissement de base. À l’inverse de ce que de nombreux penseurs affirmaient, l’égoïsme sauvage et la cruauté ne règnent pas en maîtres dans la nature.

Le domaine du sens moral, de la coopération, s’est même étendu avec le développement des capacités à comprendre ses semblables et à communiquer avec eux, domaine qui est particulièrement développé chez l’homme.

Il est possible d’en déduire qu’il existe non pas un saut, mais une continuité évolutive, naturelle, de la complexité entre les animaux et l’homme. Il est avéré aujourd’hui que celui-ci n’a pas le bénéfice exclusif de la morale, il en possède la forme la plus évoluée.

L’idée de la moralité comme spécificité humaine, rationnelle, nécessaire et transcendante, qui se traduit dans la définition classique qu’en donnent les théologiens et les philosophes par des actes réfléchis, conscients et désintéressés, ne semble donc plus valide. À l’opposé de l’optique kantienne, la faculté de manifester des actes moraux n’est plus du tout une faculté purement rationnelle et humaine, c’est un moyen évolutionniste, au service de l’amélioration des chances de survie et de reproduction des êtres vivants réunis en sociétés. Ainsi, la protection des plus faibles, le sens de la justice et la répression de l’inceste sont à l’œuvre pour des raisons évolutives. Le sens moral s’est révélé comme un moyen performant en ce qui concerne la survie et le bien-être des communautés, au point d’être devenu un outil évolutionniste amenant les individus à favoriser l’entre aide et la solidarité.

Si le fondement de la morale est naturel et donc inscrit dans tous les organismes, elle présente une seconde facette culturelle, élaborée et apprise en fonction du développement des facultés cognitives propres à chaque espèce. Cette part culturelle va subir les conditions de l’adaptation et l’amener à revêtir un aspect parfois bien éloigné de sa programmation initiale. Les deux facettes agissent distinctement, mais sont perméables entre elles, et plus particulièrement chez l’homme. Comme tout instinct, le sens moral représente une force permanente qui tend à corriger les débordements culturels pour favoriser les comportements altruistes et coopératifs.

Michel de Montaigne l’avait déjà remarqué, la diversité des cultures induit une diversité des systèmes moraux selon l’appartenance socio-ethnique [4].

Friedrich Nietzsche allait dans le même sens en signifiant que ce qui fonde les valeurs morales, c’est en réalité d’abord leur utilité matérielle dans un type particulier de vie, et non une loi éternelle et transcendante qui aurait la force d’un impératif catégorique servant un Bien unique [5].

Et Karl Marx de soutenir également qu’il n’existe pas de morale unique, objective et supra-historique, mais bien des systèmes moraux comme idéologies, c’est-à-dire comme produits de conscience historiquement localisés qui expriment les intérêts matériels des différentes classes sociales [6].

 Le sens moral, facteur de progrès

Au cours de la socialisation, l’emprise croissante des rapports altruistes a modifié complètement, voire renversé la tendance antérieure que serait la poursuite pure et simple du fonctionnement sélectif ou loi du plus fort.

Au lieu de l’élimination des moins aptes, des malades et des handicapés, l’entreprise de sauvegarde à leurs égards (médecine, hygiène, rééducation, soutien) signifie que la sélection naturelle, sans “saut” ni rupture, a ainsi sélectionné son contraire. En conséquence, ce sont les individus et les groupes les plus altruistes et les plus solidaires qui disposent désormais d’un avantage évolutif sur les autres groupes.

Charles Darwin s’est exprimé à ce sujet, après que Galton et Spencer aient détourné ses propos : « Si importante qu’ait été, et soit encore, la lutte pour l’existence, cependant, en ce qui concerne la partie la plus élevée de la nature de l’homme, il y a d’autres facteurs plus importants. Car les qualités morales progressent, directement ou indirectement, beaucoup plus grâce aux effets de l’habitude, aux capacités de raisonnement, à l’instruction, etc, que grâce à la sélection naturelle ; et ce, bien que l’on puisse attribuer en toute assurance à ce dernier facteur les instincts sociaux, qui ont fourni la base du développement du sens moral » [7].

Au cours de l’évolution, la naturalisation de la moralité, comme stratagème complexe et performant, a renforcé la cohésion du groupe et permis de favoriser la survie, la conservation et la reproduction des individus. « Les espèces animales au sein desquelles la lutte individuelle a été réduite au minimum et où la pratique de l’aide mutuelle a atteint son plus grand développement sont invariablement plus nombreuses, plus prospères et les plus ouvertes au progrès » [8].

Le véritable sens moral serait pas rationnel, ni basé sur des principes transcendants propres à l’homme, ni l’expression d’un égoïsme génétique défendu par les tenants de la sociobiologie, mais bien plutôt instinctif, ancré dans nos tendances sociales héréditaires. Il possède une dimension naturelle innée qui le rend nécessaire, mais se trouve chapeauté par les comportements culturels appris et transmis, eux-mêmes pouvant devenir instinctifs par la répétition.

Aujourd’hui, les progrès dans les domaines allant de l’éthologie évolutionniste à la neurophysiologie obligent à remettre en question la position d’exception de la race humaine. Pour se trouver en phase avec les progrès scientifiques, il reste donc aux représentants de la civilisation occidentale à abandonner leur piédestal d’êtres surnaturels et à adopter une position plus naturaliste.

 Des thèses à revoir

Dans un premier temps, Darwin a expliqué l’évolution des espèces par le processus de sélection naturelle qui s’exprime par l’élimination des moins aptes. Francis Galton s’en est emparé pour étayer sa philosophie sociale qu’il nommera “eugénisme”, concrétisée jusqu’à la mise en œuvre de programmes de stérilisation contrainte aux États-Unis et dans l’Allemagne nazie. Herbert Spencer l’a utilisé pour développer le darwinisme social, prônant la loi du plus fort et l’inutilité de l’aide aux pauvres ; les règles du libéralisme économique, y compris l’économie du laissez-faire, le racisme et le colonialisme, en sont issues.

De nombreux témoignages en provenance du monde entier signalent que la grande majorité des peuples vivant de manière ancestrale ont eu, et ont encore tous, un semblable art de vivre. Générosité, reconnaissance, réciprocité bien comprise des échanges, distribution égalitaire des ressources, absence de système étatique, hiérarchie inexistante ou mouvante, etc… La « nature humaine » ne ressemble donc en rien à l’image qu’en ont faite les Hobbes, Malthus et consorts, image sur laquelle sont construits les usages de notre société. On peut penser que nos caractères innés, portés à l’altruisme et la solidarité faute de pouvoir s’exprimer, subissent aujourd’hui assez de contraintes pour provoquer nombre de frustrations déséquilibrantes.

Les règles appliquées et prônées ne sont plus adaptées aux aspirations des peuples et aux nouvelles connaissances.

 L’effet réversif

Ainsi la sélection naturelle a choisi la coopération, l’altruisme, l’empathie, comme facteurs évolutifs. Dès lors, ces comportements deviennent réflexes, par un phénomène d’association, et ne visent plus d’autre objet que leur propre satisfaction. Ce “choix” de la nature finit par s’opposer à la loi initiale, aussi d’origine naturelle, dont il est issu. C’est ce que Patrick Tort, grand spécialiste de Darwin, appelle « l’effet réversif de l’évolution » [9]. Il explique ainsi de quelle manière la sélection naturelle tend à être renversée et supprimée par le succès, en termes d’adaptation et d’évolution de la socialité, et par suite du sens moral qui forme la base de la culture et de l’éthique.

La nature n’a donc pas attendu l’humanité pour sélectionner les vertus morales comme facteurs d’évolution. Si l’humain possède un sens moral évolué, certains animaux ont accès à une forme de proto-moralité et font preuve d’ingéniosité à résoudre des problèmes inédits. Il ne fait aucun doute que notre moralité humaine est, par sa complexité, différente de cette proto-moralité des animaux sociaux, mais c’est en raison du développement du cerveau et non pas de supériorité ou de dignité. Des études récentes [10] ont d’ailleurs mis en évidence le fait que les jugements de type moral activent des réseaux de neurones localisés dans la partie archaïque du cerveau qui gère habituellement les émotions. Suivre les préceptes de Spencer, donc agir égoïstement, c’est aller à l’encontre de la morale naturelle.

Balivernes, les préceptes de luttes concurrentielles, d’équilibre des intérêts particuliers, de respect des capitaux privés, de loi du plus fort !

Ils sont anti-évolutifs parce qu’ils mettent la société en danger. « Par le biais des instincts sociaux, la sélection naturelle a ainsi sélectionné son contraire, soit un ensemble normé, et en extension, de comportements sociaux anti-éliminatoires - donc anti-sélectifs au sens que revêt le terme de sélection dans la théorie développée par “L’origine des espèces” -, ainsi, corrélativement, qu’une éthique anti-sélectionniste traduite en principes, en règles de conduite et en lois » [11].

Notre civilisation occidentale suit-elle les préceptes tout à fait adaptés à notre nature humaine morale, altruiste ? — Nous en sommes encore loin ! Pas étonnant que le malaise individuel et social touche tous les domaines de la société. Les règles et les incitations qui gèrent les relations ne répondent pas aux attentes profondes de chacun, attentes qui doivent se trouver en adéquation avec l’ordre naturel qui a sélectionné l’entraide et la coopération.

 Conclusion

Pour l’homme, surtout occidental, reconnaître sa filiation avec les êtres non humains de la planète a été, et reste encore, une marche difficile à franchir. Admettre qu’il partage aussi avec eux des facultés, comme la moralité, dont il s’attribuait jusque là le privilège, élève l’obstacle intellectuel. Alors qu’il devrait au contraire saisir cette révélation comme une chance, car montrer davantage de respect envers l’animal aurait pour conséquence une nette amélioration de la morale au sein de l’espèce humaine, genre de profit dont elle a bien plus besoin aujourd’hui que des financiers… dont elle ferait mieux de se passer !

En identifiant l’origine du sens moral, les nouvelles avancées scientifiques peuvent donc conduire à la promotion de sa reconnaissance par l’ensemble des instances sociales, et corriger au plus vite les principes qui régissent notre civilisation. Quel peuple pourrait refuser de favoriser les moyens de donner la priorité à ces comportements sociaux d’origine reconnue naturelle comme la coopération et la solidarité  ? Alors que c’est la seule voie souhaitable compatible avec l’existence d’une future communauté humaine mondiale unifiée et solidaire.

Mais si le sens moral est un produit naturel de l’évolution, une disposition d’abord innée et instinctive qui pousse à se soucier des autres pour permettre la survie et l’amélioration de la vie du groupe et des individus qui le composent, ne risque t-on pas d’abandonner toute motivation à bien faire et toute notion de responsabilité ? Non, parce que, comme la théorie des jeux nous l’indique, le comportement le plus avantageux en société demeure la coopération et celui qui s’y refuse se met dans une situation désavantageuse. Connaître l’existence naturelle du sens moral peut au contraire nous amener à prendre conscience que pour toute recherche d’efficacité sociale, les meilleures solutions seront celles où l’entraide, la coopération, la solidarité, seront favorisées.

L’accumulation des problèmes sociaux et environnementaux en ce début de nouveau millénaire ne peuvent que solliciter le sens moral et nous amener dans un premier temps à la révolte, ce pouvoir de dire NON. Non à ce qui est injuste et abusif, non à l’indifférence, non à l’insouciance envers nos actes, non à la cruauté, non aux destructions criminelles et à celle de la nature. Puis, dans un second temps, à promouvoir des solutions en faveur des liens sociaux et de la réhabilitation des animaux et de la nature en général.

L’urgence demande de se débarrasser au plus vite des principes erronés qui servent de piliers au néo-libéralisme, ces faveurs décernées à l’individualisme, la concurrence, la privatisation du capital, l’intérêt particulier, à la hiérarchisation des valeurs, au mérite, à l’avoir, etc. et au contraire, de favoriser ce que la sélection naturelle a retenu comme force d’évolution  : la coopération régie par le donnant-donnant, l’entraide, la solidarité, l’égalité face à l’avoir, l’aide aux individus en difficulté, l’échange par le don réciproque, etc.

Quoi de plus naturel, en conséquence, de constater combien les propositions de l’économie distributive s’inscrivent dans le mouvement évolutif, alors que le capitalisme se trouve sur la pente de la dégénérescence  ?

S’il est difficile d’attribuer une intention à la sélection naturelle, qui agirait plutôt en utilisant le hasard, que peut-on dire de cette évolution du sens moral chez l’homme  ?

N’apparaît-elle pas comme la solution ultime pour se sauvegarder  ?

Si la nature représente le tout (dixit Spinoza), l’espèce humaine y fait figure de parasite nuisible, de gangrène létale. Dans ce cas, le sens moral ne serait-il pas l’implant, le virus porteur du remède, introduit dans chaque cellule malade, c’est-à-dire en chaque individu humain, afin de tenter de guérir l’ensemble du corps, désormais en grand danger ?


[1F. de Waal, Le bon singe. Les bases naturelles de la morale, éd. Bayard.

[2F. de Waal, L’âge de l’empathie, éd. Les liens qui libèrent.

[3Robert L. Trivers, The Evolution of Reciprocal Altruism, dans Quarterly Review of Biology (1971), pp. 35-57, et Robert Axelrod, The Evolution of Cooperation, dans Science 211 (1981), pp. 1390-1396.

[4Michel de Montaigne, Journal de voyage, éd.PUF.

[5Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale, éd. Flammarion.

[6Karl Marx, Le Capital, livre troisième, tome deux, Editions sociales.

[7Charles Darwin, La filiation de l’homme et la Sélection liée au sexe, Institut Charles Darwin International, Champion Classiques.

[8Pierre Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, éd. Aden.

[10Antonio Damasio, L’erreur de Descartes, éd Odile Jacob ; Jacob Greene, How (and where) does moral judgment work  ?, Trends in Cognitive Sciences, 6/12, 2002, p.517-523.