Le tiers-monde et La dette

par  A. PRIME
Publication : janvier 1989
Mise en ligne : 19 mai 2009

Nous avons participé, aux Rencontres Internationales d’Annecy. Thème : « La dette du Tiers-Monde aujourd’hui. Les O.N.G. (Organisation non gouvernementales) et la dette ». A ces rencontres, on a pu entendre des hommes de terrain, de différents ONG, des professeurs d’économie, des syndicalistes, des hommes politiques et le secrétaire général adjoint de la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) des séances plénières et des débats riches et éclairants, avec 5 carrefours, dont un sur l’économie auquel nous participions.
Les exposés argumentés, étayés sur des chiffres, certains décrivant des expériences vécues, faisaient plutôt froid dans le dos, car si les pays riches pensent émerger de la crise économique, les pays pauvres s’y enfoncent chaque jour davantage.
Nous connaissons le développement démographique du Tiers-Monde et la faible croissance, lorsque croissance il y a, de la production ; dans l’ensemble, il en résulte un appauvrissement par tête (9% de 1982 à 1987 pour l’Amérique du Sud).
Les responsabilités sont lourdes, aussi bien pour le Nord que pour le Sud (nous gardons ces désignations de Nord et Sud par commodité, bien qu’elles correspondent assez mal à la géographie). Au Sud, nombreux sont les dirigeants qui ont détourné des emprunts à des fins personnelles. Le cas le plus marquant concerne Mobutu : sa fortune personnelle atteint 5 milliards de dollars, soit curieusement la dette du Zaïre. C’est dire qu’il a puisé dans la caisse ! L’argent détourné revient immédiatement se replacer dans les banques prêteuses, du moins quand il en est sorti, ce qui n’est pas toujours le cas, et les banques peuvent placer à nouveau cet argent. Toutes fuites de capitaux confondues, on estime à 70% de l’argent prêté les sommes revenues dans les banques du Nord.
En ce qui concerne le Nord, en dehors de sa complicité dans ces « combines » il y a plus grave : c’est le Nord qui fait la pluie et le beau temps pour les prix des matières premières qui sont décidés dans les Bourses de Londres ou d’ailleurs. Très souvent, ces prix tombent au-dessous des prix de revient. Comment, dans ce cas, les exportations peuvent-elles rembourser la dette ou simplement les intérêts ?

Prévarication des dirigeants plus exportations désastreuses (1)=pays en crise. D’où intervention du FMI, véritable police financière, qui impose des mesures drastiques : économie sur les dépenses indispensables au développement, sur les dépenses de santé, d’éducation ; et exportation à tout prix pour payer au moins le service de la dette. Le résultat de toutes ces pressions ne manque pas d’être surprenant. La dette du Tiers-Monde est de 1200 milliards de dollars, soit 6 fois le budget de la France ou encore 100.000 tonnes d’or. Or depuis des années, les pays pauvres envoient plus d’argent vers les pays riches qu’ils n’en reçoivent : par exemple, 140 milliards de dollars de 1982 à 1987. Voilà où nous en sommes à la veille du bicentenaire de la Révolution Française et de la Déclaration des Droits de l’Homme ! Le Tiers-Monde est endetté, pressuré, marginalisé (au Zaïre, par exemple, le PNB par tête est abaissé de moitié de 1982 à 1985, pour atteindre 80 dollars, même pas le centième de celui de la France).
Lorsqu’on lit le dernier livre de Pierre Péan « L’argent noir-Corruption et son développement » on est abasourdi. Pour exporter à tout prix, à coup de bakchichs, le Nord - et la France n’est pas la dernière - vend au Sud des projets, des usines totalement inadaptées (2) qui souvent ne tournent même pas. Un scandale de plus, au crédit du Nord qui opère sans cesse des « raids » sur les pays déjà démunis.
Ajoutons enfin que le Nord -qui n’a pas de raison de se faire la guerre- a, pour développer ses ventes d’armes, sciemment déplacé au Sud les zones belligènes, même s’il ne s’agit souvent que de guerres intérieures.

SOLUTION (S)

D’abord, au plus vite effacer la dette, en commençant par les pays les plus pauvres, pour la plupart africains subsahariens ; en attendant, au moins rééchelonner la dette et baisser les taux d’intérêts. Effacer les dettes bancaires devrait être facilité par le fait que les banques prêteuses, pas folles, ont déjà provisionné, en créances douteuses, en moyenne 50% de leurs créances. Quant aux créances des états, elles doivent être effacées, fut-ce par simple solidarité et pour compenser le mal que le Nord a fait au Sud, le pillage auquel il s’est livré depuis des décennies (des siècles même si on inclut la colonisation).
Aider les pays pauvres à former de vraies élites pour construire avec elles des économies viables. Le sous- développement n’est souvent qu’un maldéveloppement. Il faut leur « apprendre à pêcher plutôt que leur donner un poisson ».
Régler le problème agricole : cesser de pousser ces pays à supprimer leurs cultures vivrières pour des cultures d’exportation destinées au seul confort des pays riches ; de même ne plus raser leurs forêts. Etablir des prix de matières premières raisonnables et stables.
Faire le nécessaire pour amener ces pays à freiner leur développement démographique sans heurter cependant leurs modes de pensées et leurs religions.
Cesser de leur vendre à tout prix des usines inadaptées, donc inutiles et surtout des armes : Perez de Cuellar estimait en 1985 que 30 à 40% des emprunts servaient à acheter des armes.
Enfin, ce serait aussi leur rendre un service indirect que de lutter contre la domination du dollar en donnant par exemple beaucoup plus de poids à l’Ecu.
Car même en imaginant -et on en est très loin- une situation « post-dette », le problème du Tiers-Monde resterait presque entier si les pays riches ne se décidaient pas à repenser radicalement le problème Sud et Nord-Sud. Qu’ils le fassent au moins par intérêt et sagesse, à défaut de le faire par générosité, car les gens du Tiers-Monde ont le nombre, ils l’auront de plus en plus, et si le Nord persistait dans son comportement actuel, gare au boomerang qui pourrait faire mal, très mal (3). Pourtant, Susan George, politologue américaine les met en garde dans son dernier livre
« Jusqu’au cou » : « nous sommes tous embarqués sur le même Titanic, même si certains voyagent en première classe. »

(1) La part du Sud dans les échanges mondiaux est tombée de 28% à 18% depuis 1980.
(2) Tout le monde a entendu parler de cette fameuse « cathédrale » que construit Houphouet Boigny.
(3) Déjà la politique des pays riches à l’égard des pays pauvres a fait perdre aux premiers 3 millions d’emplois ; quant aux emplois perdus de notre fait dans le Tiers-Monde, ils sont impossibles à chiffrer.