Les chiffres

par  G. GOURÉVITCH
Publication : avril 2018
Mise en ligne : 19 juillet 2018

« Arrêtez le monde, je veux descendre »

Soixante-huitard anonyme.

On n’aime pas les chiffres. Ils sont certes inhumains, froids, implacables. Mais derrière leur aspect incorruptible, leur apparente rigueur mathématique, on peut aussi leur faire dire ce qu’on a envie d’entendre. On pense, bien entendu, aux sondages ou, mieux, aux commentaires des soirs d’élections : tout le monde a gagné, quel que soit le score.
Et pourtant. Certains chiffres sont si expressifs, nus dans leur vérité première, que toute interprétation voilerait leur signification profonde, parfois leur beauté, apparaitrait superflue, inutile, voire suspecte.
Et plus encore que les chiffres eux-mêmes, c’est leur rapprochement qui donne souvent le vertige, et le mot n’est pas exagéré.
Ceux que vous verrez ci-après sont publics, ils se trouvent facilement sur internet.

Vous avez remarqué comme moi, les revenus des personnes qui nous sont les plus indispensables pour vivre, sont les plus bas : infirmières, enseignants, pompiers, agriculteurs, artisans, ouvriers, etc. De surcroît, ils sont souvent considérés comme privilégiés, tels les cheminots ou les fonctionnaires, pour prendre des exemples dans l’actualité.
Alors que les revenus de ceux qui n’apportent aucune valeur ajoutée, et dont ni vous ni moi n’avons besoin, sont les plus hauts : traders, actionnaires de fonds spéculatifs, gestionnaires de fortunes, marchands d’art, publicitaires, intermédiaires divers, lobbyistes, fiscalistes, etc. Exemple : le salaire d’une infirmière en début de carrière est de 1.500 €, pour royalement finir à 2.500 €. Les frais de gestion d’un fonds d’investissement sont de 1% minimum. Un tout petit fonds, disons de 300 M€ (=millions d’euros), nécessite une équipe de 10 personnes maximum, soit pour chacune, un revenu annuel brut de 300.000 €, donc de 25.000 € mensuels. Le rapport est de 1 à 10 comparé à notre infirmière.

Passons aux patrimoines, vous verrez, c’est plus amusant.
La fortune de Jeff Bezos (Amazon) est évaluée à 92 Md$ (Md$=milliards de dollars), passant devant celle de Bill Gates (Microsoft), à 85Md$, nettement supérieure à celle de Marc Zuckergerg (Facebook), dont le patrimoine est franchement faible, à 72 Md$.
Pour l’anecdote, le patrimoine de Salmane ben Abdelaziz Al Saoud (Arabie Saoudite), est de 17 Md$, finalement assez modeste. Celui de Bhumibol Adulyadej, roi de Thaïlande mort en 2016 après 70 ans de règne, a fait mieux avec 22,5 Md$, ce qu’on ne savait pas.
Revenons à notre sujet : le PIB du Bengladesh (75 millions de personnes), est de 250 Md$, soit la somme des patrimoines de Jeff, Bill et Marc, trois personnes tout de même.
À noter pour l’amusement, que le revenu annuel d’un Bengali est de 1.500 $, alors que, depuis 2016, on a calculé que les avoirs de Jeff Bezos augmentent de 2.200 $ par seconde (par seconde, c’est-à-dire même quand il fait dodo).
Quand on vous dit qu’on a le vertige !

Le budget annuel de l’Aide Publique au Développement de l’ONU est de 135 Md$. La somme des dépenses publicitaires dans le monde (télé, presse, numérique, affichages) est de 550 Md$, soit un rapport de 1 à 4.
L’ONU estime que 10% de la somme des budgets publicitaires mondiaux suffirait pour réduire de moitié la faim dans le monde. Ce n’est très grave, l’ONU le disait déjà il y a 20 ans.
Le budget annuel de la défense des États Unis est de 596 Md$, représentant 36% du total des dépenses mondiales. Le déficit annuel de la balance des paiements des États Unis, est de 560 Md$. Le rapport est de 1 à 1.
On rappelle que ce déficit est la dette que le pays contracte vis-à-vis des autres pays (dans ses échanges commerciaux notamment), pays qui se trouvent donc, en gros, payer chaque année le budget de la défense des États Unis.
C’est ainsi que Trump peut avoir un gros bouton rouge sur son bureau, ça ne lui coûte rien. Celui de Kim Jong-Un est plus petit, certes, mais il est payé sur le dos de la population coréenne du Nord, ce qui est beaucoup moins malin, convenons-en.
Puisque les États-Unis représentent 36% de ces indispensables dépenses, on en profite pour calculer le budget mondial des armements. On est assez déçu, il n’est que de 1 650 Md$, soit seulement 19 fois la fortune de Bill.
Ce qui nous console, c’est que l’un comme l’autre, ne servent strictement à rien.

Ah, enfin une bonne nouvelle, le déficit annuel de la Sécu en France (vous savez, “le Trou”), est tombé à 400 M€, ce qui est très peu par rapport aux 205 Md€ de dépenses, rien que pour l’assurance maladie, rendez-vous compte.
Ce résultat remarquable a été obtenu par Marisol Touraine (socialiste), au prix des restrictions budgétaires sévères que nous connaissons dans ce secteur parfaitement inutile, restrictions consciencieusement poursuivies, voire amplifiées, par Macron.
Les dividendes annuels versés par Sanofi à ses actionnaires atteignent 5,1 Md€.
Sous drogue dure, on pourrait se demander s’il ne serait pas envisageable de réduire de 10 % les dividendes des actionnaires des labos pharmaceutiques pour résorber le déficit de la Sécu, grâce à laquelle, tout de même, Sanofi peut engranger une bonne partie de ses 7,5 Md€ de bénéfices.
Au passage, si on reprend les chiffres précédents et si on compte bien, 68 % des bénéfices de Sanofi passent donc en dividendes. Quand on vous dit que l’industrie pharmaceutique consacre des sommes colossales pour faire avancer la recherche, on ne vous ment pas, on vous parle de la recherche de profits, vous confondez tout !

Passons à des choses plus gaies.
Douze millions d’armes à feu sont vendues aux US par an (soit 33.000 par jour, y compris les dimanches et les jours fériés). Le prix moyen de ces jouets étant de 100 $, on peut constater que cette somme (1,2 Md$ tout de même), est équivalente au double du budget du PSG (600 M€).
Ceci n’a rien à voir avec cela, mais j’ai trouvé que c’était drôle.
J’allais oublier un détail. 7 500 Md$ (5.800 Md€) sont placés dans les paradis fiscaux, soit environ 8% du patrimoine financier mondial. Évidemment 80 % de ce montant est soustrait aux différents fiscs du monde.
Macron a raison : il est urgent de vérifier si les chômeurs ne fraudent pas.
Les deux-tiers des hedge funds (fonds spéculatifs) de la planète sont domiciliés dans ces paradis fiscaux, gérant une misère de 10.000 Md$ d’actifs. Je ne sais plus si ce chiffre signifie encore quelque chose pour vous.
Les États, donc, privés de leurs dus, sont obligés d’emprunter sur les marchés financiers (dont font d’ailleurs partie les fonds spéculatifs, et on arrête de ricaner).
La dette totale de la France atteint ainsi 2.000 Md€ (9 5% du PIB, c’est bien). La charge de la dette représente 2,5 % de ce même PIB, soit seulement 50 Md€ par an – ce qui est assez limité grâce aux taux très bas consentis - pour le moment - à la France.
50 Md€ que nous payons chaque année à nos créanciers : on comprend mieux pourquoi il faut faire de sérieuses économies dans les services publics.
Savez-vous que l’an dernier les entreprises du CAC 40 n’ont versé que 56 Md€ à leurs actionnaires ? Somme fort modeste, heureusement en hausse de 5% par rapport à l’année dernière. Les investissements de ces mêmes groupes ont plafonné à 86 Md€, en recul de 5 %.
Encore un peu de patience, et les dividendes vont dépasser les investissements, ce qui est bien normal dans une saine économie de marché.
On compte 29.000 SDF dans Paris, alors que 200.000 logements sont inoccupés. Aucun rapport. Si, de 1 à 7.
Vous qui faites les courses, vous savez que vous achetez la brique de lait demi-écrémé 0,78 €. Sachez donc qu’elle est payée 0,26 € au producteur, soit 33% du prix de vente final, plus 5 % de TVA. Question : combien reste-t-il aux industriels, transporteurs, intermédiaires et distributeurs ? Vous avez raison : 62%, mais il faut bien que tout le monde vive.
Surtout les agriculteurs, à qui cette sacrée brique coûte 0,37 € à produire, soit une perte de 0,11 € par unité. Cet intéressant problème, du niveau de 5ème au lycée Louis le Grand, s’appelle, à Bercy, “la crise du lait”.

Savez-vous ce qu’est le hag ? C’est l’Hectare Global, une surface pondérée (selon la productivité, la biocapacité, etc.), qui sert d’unité de mesure officielle de l’empreinte écologique.
Un terrien moyen a besoin de 2,87 hag. Avec 7,5 Mds d’êtres humains, chacun dispose de 1,71 hag ; autrement dit, il faudrait 1,68 planète pour fournir à tous une consommation humaine durable.
Jusque-là, rien d’anormal, on le savait.
Heureusement, certains se montrent, sur cette planète, très raisonnables.
Chaque Américain a besoin de 8,59 hag pour maintenir “l’american way of life”.
Un Français a besoin de 5,06 hag pour garder son niveau de vie, jugé d’ailleurs insuffisant.
Un indien a une empreinte écologique de 1,06 hag, et l’haïtienne, tenez-vous bien, est de 0,61 hag.
On vous le disait dans les vieux livres de géographie : l’haïtien est accueillant.
Comme quoi, rien n’a changé.

Vous pouvez vous-même, sans grand effort, sur internet, comparer le niveau de vie d’un riche européen et d’un pauvre européen, le patrimoine des compagnies d’assurances avec le vôtre, avoir une idée du résultat net des banques cette année, mesurer l’eldorado des mutuelles de santé, ou de la formation professionnelle, comparer celui des cliniques avec la misère des hôpitaux, et on pourrait continuer, indéfiniment. Mais cette énumération à la Prévert fatigue, finit par lasser.
Il s’agit pourtant bien de faits : ces chiffres disent la réalité. On peut considérer qu’ils l’expriment à leur façon, autant répétitive et obsédante que brutale et sans nuance.
Je dirais plutôt qu’ils crient la vérité. Ces chiffres, ces “data” comme on dit, crient l’ubuesque, l’injustice, l’incompétence, l’hypocrisie, la cupidité, l’égoïsme, la bêtise.
Chers tenants de la société de marché, vous qui ne jurez que par les chiffres, en voilà. Vous êtes servis. Mais ce ne sont pas ceux que vous avez l’habitude de voir sur vos écrans ; non, ceux-là sont ceux de la vie de chacun, ceux des conséquences de nos systèmes économiques et financiers, ceux que les gens voient, ou plutôt ne voient plus, tant ils sont aveuglés par une communication et une propagande incessantes.
Dans notre société de masse, le quantitatif a pris le pas sur le qualitatif. Ce qu’ils montrent, ces chiffres, n’est pas très agréable à contempler : celui qui réussit est celui qui possède, celui qui a, plutôt que celui qui est.
Et si nous revenions à ce que disait Nietzche : « ce qui a un prix n’a pas de valeur » ? À quoi on peut ajouter, bien sûr, que ce qui a de la valeur n’a pas de prix.