Les effets pernicieux du grand commerce vus dans une perspective historique

par  P. HERDNER
Publication : avril 1989
Mise en ligne : 15 mai 2009

Un système économique, tout comme un système politique, se définit essentiellement, au niveau des causes, par la structure des pouvoirs. De cette structure dérive, au niveau des effets, le mode de fonctionnement de l’économie, envisagé dans ses traits généraux et permanents. A titre second, ces effets sont susceptibles de varier selon les conditions dans lesquelles s’exercent les pouvoirs ; celles-ci dépendent de certaines données propres à une époque, telles que le développement de la technique.

On s’explique, par suite, qu’il y ait deux manières de présenter notre doctrine : ou bien nous définissons l’économie distributive, sans référence explicite au présent, en l’opposant à l’échangisme ; ou bien nous insistons sur la coupure essentielle introduite dans l’histoire de l’économie par le passage de la rareté à l’abondance et sur l’inadaptation de nos structures aux conditions créées par la technique moderne. Toutes deux sont justes, mais la première permet d’embrasser les faits dans toute leur dimension historique et d’accéder à une vue d’ensemble parfaitement cohérente où les caractères de l’économie actuelle, quelle qu’en soit l’originalité, apparaissent comme le cas particulier d’une loi générale.

La loi générale est que l’échange, pratiqué en toute liberté et sur de vastes espaces, a toujours engendré inégalités et déséquilibres. Le mot est pris ici dans un sens large : il y a échange quand l’entrepreneur vend ses produits ou ses services, et aussi quand le salarié vend sa force de travail. Dans tous les cas, la règle de l’échange est le droit du plus fort. De lui naissent le profit et la concurrence.

A qui veut cerner, dans ce qu’ils ont de plus général, les désordres imputables à l’échange, il est utile de jeter un coup d’oeil sur le passé. Ce n’est pas une tâche aisée, parce que les faits sont complexes et que leurs causes ne sont pas toujours connues avec certitude. Je voudrais, en me limitant à certaines périodes, appeler l’attention sur quelques exemples clairs où se révèlent les conséquences habituelles du grand commerce, Je n’insisterais pas sur le chômage qui de tout temps a résulté d’un défaut d’ajustement entre la main-d’oeuvre disponible et les besoins de la production (1). Ni sur le profit, dont il serait difficile de retracer l’histoire.

J’aurai l’occasion de signaler d’intéressants exemples de l’autarcie primitive. On est tenté d’opposer systématiquement autarcie et commerce, mais il convient d’être prudent à cet égard, parce que l’isolement économique évoqué par le mot autarcie concerne tantôt une communauté restreinte, soumise à une direction unique qui règle le travail et la consommation, tantôt une collectivité plus vaste (région ou nation) n’excluant ni les échanges internes, ni la pluralité des centres de décision. Je propose de marquer cette distinction en employant les termes d’autarcie communautaire dans le premier cas et d’autarcie globale dans le second.
D’autre part, il serait peut-être plus juste d’opposer au grand commerce, comme son contraire, une organisation internationale des échanges, qui autrefois n’était à la rigueur concevable que dans un vaste empire.

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L’antiquité gréco-romaine fait apparaître la succession typique de trois périodes : autarcie communautaire -grand commerce- décadence.

A une époque ancienne, l’économie repose sur des groupements familiaux très restreints, qui vivent dans une autarcie presque complète : l’Oïkos de la Grèce archaïque et la villa des Romains. Bien que la répartition des produits consommables et des tâches n’y soit pas forcément équitable - ils peuvent inclure des esclaves - ils réalisent un système distributif parfaitement équilibré. Une telle économie était pourtant irrationnelle, dans la mesure où l’on demandait à la terre de fournir toutes sortes de produits sans tenir compte de la nature du sol, d’où un faible rendement.

Les historiens célèbrent avec enthousiasme le développement des grands échanges commerciaux qui fait suite à l’époque de l’économie familiale. Un enthousiasme que nous ne partagerons pas, vu qu’une nouvelle forme d’irrationalité ne tardera pas à apparaître.

En. Grèce, c’est à l’époque dite classique, les Ve et IVe siècles avant JC, que se manisfeste cet "essor prodigieux". Mais la concurrence des pays neufs va bientôt contraindre les agriculteurs à négliger la culture des céréales et à leur substituer la vigne et les arbres fruitiers. La Grèce importe beaucoup et devient très dépendante de l’étranger, ce qui compromet sa sécurité ; et les Grecs voient alors dans l’autarcie globale un idéal, difficile à atteindre. La prospérité n’est pas pour tout le monde, et des allocations sont versées aux indigents. Et quand, à l’époque hellénistique, qui débute à la fin du IVe siècle, le commerce est encore plus actif, les difficultés dues à cette concurrence et la paupérisation des paysans amorcent le déclin de la Grèce.

En Italie, l’évolution est similaire. L’essor économique commence au milieu du IVe siècle. Là aussi et pour les mêmes raisons, on va abandonner les céréales et produire, pour l’exportation, le vin et l’huile d’olive. La crise poussera les paysans à vendre leurs terres ; achetées par les riches, celles-ci deviendront les latifundia, qui seront cultivés avec négligence par leurs propriétaires. Il y eut de nouveau, sous le HautEmpire, durant deux siècles et demi, une période faste marquée par l’apogée du commerce et de la production agricole. Mais plus tard, une fois de plus, de graves déséquilibres vont se manifester. Découragés par la concurrence, les paysans grecs et italiens sont enclins à renoncer à toute culture ; les terres deviennent alors des pâturages, ou restent en friche. A partir du milieu du Ille siècle après J.-C. et sous le Bas-Empire, c’est l’effondrement, dû sans doute à des causes variées : sous-production agricole, inégalité, misère...

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Au Moyen-Age, l’évolution économique présente des phases assez semblables. Durant de longs siècles, l’économie est "domaniale" ; l’unité, comme ce fut le cas au néolithique, est le village, et l’autoconsommation locale y est prépondérante. C’est au Xle siècle que se produit le grand essor. Il semble que l’Occident ait connu alors une réelle prospérité ; s’il n’y eut pas de disparités trop importante, privilégiant certains pays par rapport à d’autres, il se peut que l’échange des surplus se soit effectué d’une façon à peu près équilibrée. Le tableau s’assombrit en France dès le milieu du Xllle siècle : les troubles sociaux se multiplient et des révoltes éclatent, dues à l’exploitation des déshérités et au poids excessif des impôts (2) ; au XIVe siècle, et pour bien des raisons, la situation est devenue très grave. Mais d’un autre côté, à la faveur du développement des grands échanges commerciaux, des fortunes immenses se sont constituées en certains pays, tant au XIVe siècle (marchands italiens) qu’au XVe (Jacques Coeur), et il y eut également quelques faillites retentissantes.

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Je mentionnerai encore le cas des régions qui au début de l’ère industrielle ont été contraintes par la concurrence de réorganiser plus ou moins complètement leur économie. Les Alpes en sont un excellent exemple. Elles ont vécu pratiquement en économie fermée (autarcie globale) jusque vers 1850. Ultérieurement, en raison du développement des chemins de fer, les plaines, produisant à moindre coût, ont concurrencé l’agriculture et l’industrie locales. La région dut alors réorienter sa production pour s’adapter à ces conditions nouvelles (3).

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L’abondance, qui crée aujourd’hui aux entreprises comme au monde du travail d’inextricables problèmes - de débouchés et d’emplois - rend encore plus inacceptables, parce que plus absurdes, les conséquences d’un système échangiste. Mais la base commune à tous ces faits, présents et passés, est un désordre qui peut être expliqué en dernière analyse sur le plan des pouvoirs. Je consacrerai mon prochain article à ce problème des pouvoirs économiques, qui est fondamental.

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(1) Il apparait en particulier d’uneévolution économique : ainsi quand au XIIIe siècle, on mit un terme en France au défrichement des forêts, les hommes qui y étaient employés se trouvèrent sans emploi. On notera avec intérêt qu’il a été parfois la conséquence des progrès techniques, dès une époque où ceux-ci étaient fort modestes ; de peur de laisser les esclaves sans travail, l’empereur Vespasien préféra recourir à eux pour l’érection d’un obélisque, alors qu’un procédé mécanique lui avait été proposé.
(2) La société française de la seconde moitié du Xllle siècle nous est décrite comme "un monde dur, livré à l’argent, où les pauvres continuent de s’appauvrir et où les puissants écrasent les faibles".
(3) La gravité de ces situations pouvait à vrai dire être atténuée quand la solidarité nationale, comme cela eut lieu en Suisse et en Autriche, jouait en faveur d’une région déshéritée.

SOURCES
- Jean-Philippe Lévy, "L’économie antique" (Que sais-je ? n° 1155) 2ème édition 1969.
- Michel Austin et Pierre Vidal-Naquet "Économies et Sociétés en Grèce ancienne (Périodes archaïque et classique)" 2ème édition 1972.
- Guy Antonetti "L’économie médiévale" (Que sais-je n° 1606) 1975
- Gabrielle Demians d’Archimbaud "Le village médiéval" (La Recherche, décembre 1973)
- Paul Labal "Le siècle de SaintLouis" (Que sais-je n° 1481) 1972 - Paul Veyret "Les Alpes" (Que saisje n°  1463) 1972.