Les nouveaux colons

par  M.-L. DUBOIN
Publication : mars 1981
Mise en ligne : 21 octobre 2008

NOTRE but est de faire comprendre la nécessité de l’économie distributive à tous les peuples de la terre. Mais comme les Français sont les plus à portée de notre voix, nous montrons le plus souvent cette nécessité pour les pays industrialisés, à qui nos thèses apportent la solution à la crise qu’ils traversent depuis plusieurs dizaines d’années.
Or les méfaits de l’économie marchande sont encore bien plus graves pour les pays du TiersMonde ; au point que le Secrétaire Général de l’O.U.A., Edem Kodjo, a déclaré  : « L’Afrique vit des temps tellement difficiles que sa survie est en question », car « si les choses devaient continuer ainsi, seuls huit à neuf pays sur les cinquante pays africains pourraient survivre d’ici quelques années » (1).
De tous les pays du Tiers-Monde, c’est en effet en Afrique que la situation est la plus catastrophique. D’après le rapport du Comité d’aide au développement, pour 1980, la progression moyenne du revenu par habitant, dans les « pays à faible revenu » (2) a été quinze fois plus faible que l’ensemble des pays en voie de développement, et selon les prévisions les plus prudentes, ce revenu devrait encore diminuer de 0,3 % par an de 1980
à 1985.
Pourquoi ? Est-ce parce que l’Afrique n’a pas de ressources suffisantes pour nourrir ses habitants ? Pas du tout. L’Afrique est une des dernières terres du monde pleine de promesses. De l’aveu même du Président du Comité d’aide au développement, une grande partie du continent est riche en ressources minérales inexploitées, son sous- sol doit renfermer de vastes gisements de pétrole et de gaz naturel, son potentiel hydro-électrique encore vierge, est le plus vaste du monde : « Exploitées de façon rationnelle, efficace et équitable, ces richesses pourraient être une source à la fois de profits pour les Africains et d’approvisionnement pour le reste du monde » (3).
Alors ? Parce qu’à la colonisation « officielle » a succédé dans ces pays une colonisation économique encore plus catastrophique que celle qui a théoriquement pris fin après la deuxième guerre mondiale. La main-mise des sociétés capitalistes sur l’économie, et donc sur la politique de ces pays, étouffe totalement leur développement. Alors qu’il est vital d’y appliquer des méthodes de culture individualisées, prenant en compte la diversité des climats, de mettre au point les technologies appropriées, de mettre en place l’irrigation nécessaire et possible, et même d’implanter une «  arido-culture » tout à fait efficace, les pays industrialisés ont transformé ces pays sous- développés en débouchés pour leurs produits, répandant pour cela l’idée que ces pays sont incapables de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins, et leur inculquant une mentalité d’assistés. Toutes les études agronomiques sérieuses montrent pourtant que la pauvreté naturelle du Tiers-Monde est un mythe. Même le Sahel, qu’on a présenté comme l’une des régions les plus déshéritées du monde, peut être dès aujourd’hui auto-suffisant et pourrait même très vite devenir exportateur (4). Mais il serait alors un rival des pays développés sur le marché mondial !
On pourrait écrire des volumes sur les responsabilités directes ou indirectes de l’économie de marché envers le sous-développement de ces néo-colonies à l’agonie, montrer comment on a ainsi délibérément amené ces pays à se tourner vers l’extérieur au lieu de développer leurs propres ressources. (On a même modifié leurs habitudes alimentaires pour mieux les conditionner à nos marchés).

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Quelques efforts sont faits par les Africains conscients de cette abominable exploitation à des fins mercantiles, et soucieux de prendre en main leur destin. La plus spectaculaire de ces réactions est celle de : l’O.P.E.P. Mais il en est une autre, passée sous silence, extrêmement intéressante pour nous. C’est celle du colonel Kadhafi qui, depuis 1969, est parvenu à accroître de 50  % le produit national brut de la Lybie, et pas uniquement sur le plan pétrolier. Pourquoi le gouvernement français mène-t-il campagne contre Kadhafi ? Pourquoi s’oppose-t-il si farouchement à son rapprochement avec le Tchad, mobilisant au maximum contre lui les pays africains qu’il tient sous son influence ? Est- ce parce que Kadhafi a su faire profiter largement tous les Lybiens du développement de leur pays ? Rappelons en effet que Kadhafi a institué une société socialiste islamique sur les bases de son «  Livre vert » dont bien des termes, tant sur la démocratie que sur l’économie, rappelleront nos thèses à nos lecteurs. Citons par exemple
« La propriété pourrait bien changer de mains, le résultat serait le même...
La solution finale à ce problème consiste à abolir le salariat par la libération de l’homme de l’asservissement dans lequel celui-ci le maintient...
...L’exploitation de l’homme par l’homme et la constitution par un individu d’une fortune dépassant ses besoins, constituent une entorse à la loi naturelle et l’amorce d’une perversion et d’une déviation...
Il n’y a pas de salariés dans une société socialiste, il y a des associés ; le revenu appartient à l’individu et il l’emploie comme il l’entend pour satisfaire ses besoins. C’est la part d’une production, qui lui revient et dont il est un des éléments indispensables... ».

(1) Voir : « Problèmes économiques », de décembre 1980.
(2) C’est-à-dire ceux dont le produit national brut par habitant était en 1978 égal ou inférieur à 360 dollars par an, soit trente sur les cinquante Etats, représentant une population de plus de 200 millions d’habitants.
(3) « l’Observateur de l’OCDE », de janvier 1981.
(4) Voir les conclusions du Colloque de Nouakchott de 1979.