Les pieds sur terre

par  A. PRIME
Publication : décembre 1985
Mise en ligne : 16 mars 2009

Un socialiste distributiste conséquent ne peut ignorer la réalité politique française et mondiale. Très souvent, les conversations entre distributistes, les discours ou les discussions dans les réunions, les études que nous recevons, montrent que si nous savons par coeur nos thèses, nous raisonnons, pour leur application, dans l’absolu. Et pour beaucoup, cela dure depuis un demi-siècle, ce qui explique sans doute, en partie, le peu d’audience que nous avons, mais aussi le découragement de certains camarades.
Pourtant ceux qui ont AGI, avec ces mêmes thèses, ont marqué des points : Jacques DUBOIN par ses importantes réunions, avant et après la guerre ; les J.E.U.N.E.S. avant-guerre, les sections d’entreprise ; les militants que nous étions au lendemain de la guerre, pleins de foi et d’esprit d’entreprise, qui organisions des réunions, avec de très faibles moyens, etc...
Affirmer, par exemple, que la droite et la gauche, c’est bonnet blanc et blanc bonnet, nous semble relever d’une analyse politique sommaire et, en fin de compte, nous condamner à l’inefficacité, sinon à l’inaction. Nous avons suffisamment répété dans ces colonnes que le « gouvernement de gauche » avait fait des choses que la droite - par crainte électorale - n’aurait pas osé faire (baisse du pouvoir d’achat, restructuration sauvage de l’industrie) pour nous permettre de demander aux distributistes de nuancer leur pensée.
Si les dirigeants des différents partis sont enclins (ou contraints, peu importe) à faire une politique similaire dans le cadre d’une économie de marché, les électeurs de gauche (le fameux « peuple de gauche », ça existe, d’ores et déjà - et sans doute plus encore en mars 86) les «  déçus du socialisme » ne pourront être confondus avec les électeurs des Le Pen, Chirac et consorts. Nos cibles éventuelles ne sont pas les 40 % de télespectateurs qui ont trouvé Le Pen convaincant à l’émission «  L’Heure de Vérité » du 16 octobre.
Il existe 4 grands groupes socio- économiques sur notre planète :
- Les USA (on peut y rattacher le Japon).
- Les autres pays industrialisés, dont l’entité Europe.
- Le tiers-monde.
- L’URSS, la Chine et les pays socialistes-marxistes.
Il faut avoir les pieds sur terre comment peut-on espérer faire connaître les thèses de l’E.D. dans ce vaste échiquier ? Et ne faut-il pas raisonnablement commencer par la France et, plus ou moins, l’Europe (ce qui ne veut pas dire que nous n’applaudissions pas à tout ce qui peut ou pourrait se faire ailleurs - Canada) ?
Comme avant la guerre, notre principal atout c’est la crise qui dure, avec d’une part, sa manifestation la plus criarde : le chômage et, d’autre part, la fausse reprise de l’économie américaine qui devait entraîner une reprise mondiale.
C’est pourquoi il nous paraît réaliste et important, à quelques mois des législatives, d’essayer d’analyser, afin de mesurer notre marge d’action possible, la situation économico-politique en France.

AH ! LE BEAU CONGRES !

« Nous avons besoin de toi Lionel... Nous avons besoin de toi Pierre, de toi Jean-Pierre et de toi Michel » lance un « Fabius imperator » (dixit Le Matin). Synthèse donc, qu’illustre la photo des 5 à la tribune, debout, main dans la main. La guerre des 2 roses - la rouge, la blanche, n’aura pas lieu.
Théâtre, cinéma, mise en scène, congrès sans conséquence comme Valence ou Bourg-en-Bresse ? Il ne faut pas s’y tromper : ce Congrès a marqué - consacré - un tournant important du PS rose au poing né en 1971 à Epinay. D’innombrables débats et écrits ont posé la question : le PS est-il devenu un parti social- démocrate  ? Dans l’esprit de Bad Godesberg ou non ? (1)
Lionel Jospin s’en est tiré par un mauvais jeu de mots : «  Plutôt un Good Godesberg qu’un Bad Godesberg ». Mais Delors, au grand jury RTL - Le Monde a vendu la mèche : « A Toulouse, sans le dire, le PS a fait un petit Bad Godesberg sur la base des thèses qui sont les miennes. »
En bref et en clair, il ressort de ce congrès - ce qui ne fait qu’entériner une situation de fait depuis « la rigueur  » - que le PS abandonne ouvertement toute idée de rupture avec le capitalisme ; le « Projet socialiste » est jeté aux orties et même l’a.b.c. du guide de l’adhérent renié (2). « Nous devons avoir à l’esprit... nos amis suédois, allemands, autrichiens qui ont pu disposer de la durée pour faire passer leurs convictions dans les actes » dit Fabius, qui poursuit  : « Le socialisme du possible... c’est là, pour les années qui viennent, la responsabilité historique du PS face à la France. »
Et M. Rocard - l’homme qui, quelques jours plus tôt, avait été plus applaudi que Giscard par 500 grands patrons au Forum de l’Expansion (quel aveu !) de renchérir : « Oui, nous sommes tous socio-démocrates, nous sommes socialistes et cela nous suffit à tous. Reste à dire ce que c’est. La ligne du parti n’est plus celle de la rupture avec le capitalisme ».
Voilà : ce congrès a pour nous le mérite de la clarté. A partir de là, entre un Le Pen faciste et outrancier et un PC marginalisé (entraînant dans cette marginalisation celle de la CGT) que peut-on espérer, que peut-on faire ? La droite est créditée de 50 % des intentions de vote, l’extrême droite de 8 %, la gauche de 38 %.
Un point capital demeure, clef de voûte de notre argumentation, si j’ose dire : le CHÔMAGE, fruit de l’économie marchande, qu’elle soit gérée par la droite ou la gauche. Loin d’avoir régressé depuis juin 81 (1 700 000 chômeurs), le chômage atteint 2 400 000 demandeurs d’emploi (3 000 000 sans le traitement social appliqué par la gauche). Pompidou disait qu’avec 1 million de chômeurs « la France exploserait » (sic) ! ! ! Or, où sont les signes d’explosion avec un chiffre 3 fois plus élevé ? Le capitalisme a la peau dure ; les multinationales se portent bien.
A Toulouse on a à peine effleuré ce problème capital. Fabius « 5 questions majeures : l’Emploi, l’Europe... », Jospin : « Lutte pour l’Emploi, par la croissance et l’aménagement du temps de travail ». Rocard : « Il n’est pas acceptable que des hommes et des femmes soient marginalisés par un chômage durable et sans appel. L’exigence première est de favoriser la création d’un MINIMUM SOCIAL garanti... »
Ne nous y trompons pas : pourquoi pas un maximum comme le disait M.L. Duboin dans son éditorial de la G.R. de juillet ? C’est que la proposition de Rocard est en fait la plus sournoise, car elle consacre le dualisme riches-pauvres et n’a pour but que d’éviter «  l’explosion » ; ne rejoint-elle pas celle qu’un responsable américain avait faite, il y a un an environ, préconisant, pour éviter le pire s’il le fallait, une indemnité de l’ordre de 50 % d’un salaire de base pour les exclus du travail ?
Nous le savons, dans l’économie de marché en crise, même les 35 h par semaine ne résoudraient pas le problème du chômage, tant sont rapides les gains, par la technique, de productivité.
Le chômage est donc le clou favori sur lequel nous pouvons frapper. Notre marge d’action est étroite. Avec la proportionnelle, la droite est assurée de reprendre le pouvoir et de le garder. Le PS a beau rêver d’un grand parti de rassemblement de la gauche, représentant 30 % des électeurs - ce qui est très loin, nous l’avons vu, d’être acquis - comment peut-il espérer gouverner à nouveau, les communistes ne le soutenant pas ? C’est mathématiquement impensable... à moins de le faire avec la droite. Mais, comme l’a fort bien dit un Chevènement lucide pour clore un débat stérile au Congrès de Toulouse  : « Aucun parti de droite ne va s’allier avec nous. A quoi bon fixer les conditions, nous n’avons pas de soupirants ».
Conclusion de cette analyse nous allons nous retrouver seuls avec les déçus du socialisme, certains écolos, quelques PSU... Nos moyens sont modestes : il ne faut pas rêver. Et encore moins se contenter de « n’y a qu’à ». Il faut que TOUS les distributistes et singulièrement les lecteurs de la G.R. se prennent en charge. Qu’ils se rappellent les résolutions prises à notre colloque de mai dernier : lancer de petites réunions de propagande, faire des abonnés au journal, etc... Utilisez les tracts que nous avons, la bande dessinée en 16 pages. La brochure que prépare M.-L. Duboin est à la frappe. Son texte est enregistré sur cassette. Et dites-vous bien que même si les partis, les syndicats en tant que cela, les associations (même les verts, les chômeurs) veulent ignorer nos thèses, il faut s’adresser à leurs militants.
On peut - VOUS POUVEZ - certainement imaginer beaucoup de formes d’action. Encore ne faut-il pas éluder les plus simples, celles qui sont immédiatement à notre portée.

Un distributiste ne peut pas avoir une mentalité d’assisté ! Voilà un excellent moyen de servir l’E.D. Avoir des idées, des projets simples, réalistes - et les réaliser !
Un autre point capital - qui rejoint l’action - et soulevé en juin : étudier la période de transition sachant qu’une révolution type « grand soir » est exclue. Philippe Le Duigou, dans la G.R. d’octobre a annoncé que nous formions un « cercle de réflexion sur les étapes de la transition  », priant les personnes intéressées de se mettre en rapport avec lui : fin octobre il avait 10 réponses.
Il est indispensable d’élaborer une étude sérieuse de transition, tenant compte du contexte social, économique et politique de la France et même du monde. Sinon, nous ne serons pas crédibles. Ressasser la théorie de I’E.D. est la tâche la plus facile : mais c’est stérile si nous n’offrons pas une perspective plausible des moyens d’y arriver, toujours en nous appuyant sur la crise incontournable, la non-reprise américaine et le chômage qui croît avec la production.

(1) Bad Godesberg : référence au congrès extraordinaire du SPD ouest- allemand qui se tint en 1959 dans cette ville. Le SPD renonçait à abolir le capitalisme, abandonnait toute référence au marxisme et se ralliait à l’économie de marché en précisant « la concurrence autant que possible, la planification autant que nécessaire ». En bref, le SPD se voulait un parti qui puisse un jour gouverner sans changement de régime ; ce qu’il réussit dix ans plus tard, en 1969.
(2) Le Guide de l’Adhérent est clair « Le PS sait toute la valeur des réformes qui ont déjà atténué la peine des hommes... Mais il tient à mettre en garde les travailleurs  : la transformation socialiste ne peut être le produit naturel et la somme des réformes corrigeant les effets du capitalisme. IL NE S’AGIT PAS D’AMENAGER UN SYSTEME, MAIS DE LUI EN SUBSTITUER UN AUTRE ».