Les raisins de la colère européenne

(1)
par  J.-P. MON
Publication : mai 1981
Mise en ligne : 28 octobre 2008

T OUT le monde se souvient du célèbre roman de John Steinbeck  : « Les raisins de la Colère » qui décrit la grande misère des ouvriers agricoles et des petits fermiers américains chassés de leurs terres par les grandes compagnies fondées peur créer une agriculture industrielle et rentable au sens capitaliste du terme. Pourchassés, matraqués par les milices privées chargées de faire régner «  l’ordre », les malheureux paysans n’avaient d’autres ressources que de fuir vers l’Ouest en quête d’un problématique emploi.
Arrivés en Californie, ceux qui avaient survécu, découvraient que l’Eldorado promis n’était qu’un bagne qui leur permettait tout juste de ne pas mourir de faim. C’était en 1929, aux Etats-Unis.
En 1980, en Europe, en découvre que des populations rurales ne mangent pas tous les jours à leur faim. Ça se passe en plein coeur de l’Espagne, en Andalousie, où 80 000 journaliers sent au chômage près de dix mois sur douze.
Ils arrivent pourtant à manger « Les femmes vent glaner après les récoltes, eu cueillir les fruits sauvages. Les hommes tirent un lapin de temps en temps, chacun se débrouille. On s’entraide. Les commerçants font crédit. Mais les repas sent souvent uniques et le gaspacho (soupe) constitue la principale nourriture. »
Chaque été, c’est la même chose. Il n’y a plus de travail, car la mécanisation s’accélère dans cette région agricole, grande comme le Portugal. On remplace les cultures qui utilisaient beaucoup de maind’oeuvre (betteraves coton, olives, vigne) par des cultures entièrement mécanisées (blé, tournesol, plantes oléagineuses). On arrache les oliviers, car la production n’est plus rentable même si l’en paie peu la main-d’oeuvre. Certaines terres ne sent pas exploitées et d’autres le sent insuffisamment.
« Le plus grave peur les journaliers, dit le père Diamantino Garcia, prêtre à Les Corrales, c’est l’absence d’avenir, l’absence d’espoir. Le seul héritage que les parents offrent à leurs enfants c’est une valise et le train peur sertir de la misère. Nous n’avons rien. La seule terre que nous possédons est au cimetière. Les ouvriers ne connaissent même pas le métier de paysan. Ce sent des chiens perdus. » Le syndicat des ouvriers agricoles est opposé à la mécanisation « sauvage et irréaliste » et demande une redistribution des terres et leur collectivisation. Mais peur le syndicat des propriétaires, il faut au contraire industrialiser l’Andalousie. On sait ce que ça veut dire. La Californie des Andalous, c’était jusqu’à mainte
nant le reste de l’Europe de l’Ouest (sur 6 500 000 Andalous, 2 500 000 vivaient hors de leur pays), mais la « crise » qui sévit contraint les Andalous à rentrer chez eux. Ça n’est pas l’entrée de l’Espagne dans le Marché Commun qui y change quelque chose, puisque la production agricole des 10 est déjà excédentaire et qu’en ne sait comment la freiner.
L’industrialisation alors ? ça n’est pas, non plus, la solution. Voyez l’Irlande (2) qui détient en Europe le record de la construction d’usines (600 entreprises internationales) et celui de la croissance industrielle (production doublée en dix ans et accroissement annuel de 8 %). Mais cela s’est fait au prix d’une urbanisation démente (30 % de la population de l’île vit à Dublin). L’agriculture a suivi le mouvement et s’est mécanisée, de sorte que les 500 000 agriculteurs de 1950 ne sent plus que 220 000 en 1980. Ceux qui quittent la terre vont travailler dans l’industrie mais de moins en moins car cela demande l’accroissement du nombre de création d’usines. Et pourquoi faire finalement ? Les emplois sont moins nombreux et le chômage, comme partout, s’accroît. Les nouveaux pestes fournis par les filiales de multinationales sent à la merci d’une crise eu d’une décision du conseil d’administration siégeant aux antipodes.
Là, comme dans tous les pays en voie de développement, la surexploitation des richesses naturelles, la concentration urbaine, la désertification des campagnes, la fragilité économique et sociale sont la règle générale.
Est-ce là le prix à payer peur que l’Europe de l’Ouest devienne une grande puissance économique, comme les Etats-Unis  ?
Et peur combien de temps ?
La faim et le chômage doivent- ils devenir le lot de la majorité pour sauvegarder le profit d’une minorité ?
Nous ne pouvons que faire nôtre la réflexion de J. Steinbeck (3) « Le travail de l’homme, et de la nature, le produit des ceps, des arbres doivent être détruits pour que se maintiennent les cours. C’est là une abomination qui dépasse toutes les autres ! »
Il faut changer de système économique ou périr.

(1) « Le Monde » du 10-9-1980.
(2) « Le Monde » du 18-5-1980.
(3) Des raisins de la Colère.