Lettre d’un électeur du Front de gauche

par  G. EVRARD
Publication : décembre 2012
Mise en ligne : 26 mars 2013

Dans la morosité ambiante, que les médias cultivent jusqu’à la nausée, écrire aux autres est un petit pas contre l’engourdissement, contre la résignation. Je garde à l’esprit que le Front de gauche est riche de potentialités pour répondre aux attentes d’une fraction significative de la population. Celle qui souhaite contribuer à une véritable politique de gauche, qui changerait fondamentalement les bases de notre société. Sans rejeter a priori définitivement les formations politiques traditionnelles, qui restent les structures constitutionnelles pour l’expression des courants d’idées dans notre démocratie, de nombreux citoyens ne leur accordent plus qu’un crédit limité. Ils cherchent alors les moyens de participer à la vie politique et sociale sans pour autant faire allégeance à ces structures engoncées dans un quasi professionnalisme, coincées entre la nécessité d’exister dans les différentes représentations nationales et locales, et la contrainte de vanter une politique sensée mieux répondre aux attentes du pays. Le Front de gauche a été un succès parce qu’il donnait l’espoir d’un nouveau souffle de la démocratie et des idées, parce qu’il proposait une rupture claire du jeu de balancier auquel s’adonnent les formations politiques majoritaires, dites de gouvernement. Bref, parce qu’il ne faisait pas mine d’ignorer la lutte des classes et choisissait résolument le camp du travail contre celui du capital et de la finance.

Si le Front de gauche a contribué à battre la droite traditionnelle, sans pour autant participer au gouvernement, il n’a malheureusement pas pu être le germe d’une politique radicalement différente, une fois la parenthèse électorale refermée. Je ne m’attendais pas à un autre aboutissement au terme de la séquence passée, mais la mise en perspective d’une nouvelle stratégie politique a été vivifiante, même si aujourd’hui on peut être légitimement désabusé. Il faut toujours se rappeler que 85% de la population reste attachée aux idées libérales et c’est bien cette évidence qu’il faut essayer de comprendre et de surmonter. La Grande Relève doit continuer d’analyser ce paradoxe, qui devient presque un postulat.

J’ignore si la structure du Front de gauche ou quelque chose qui lui ressemble survivra, mais ce qui me parait devoir subsister, c’est la capacité de rassemblement et la volonté de poursuivre l’analyse et la réflexion, à côté de l’action sur le terrain, avec la plus grande participation populaire possible, pour trouver le chemin du changement. Le trouver véritablement, au moyen de nouvelles idées et d’une stratégie crédibles. Sinon, si cet objectif n’est plus lisible par nos concitoyens, leur renoncement sera l’antichambre du pire : la violence qui ne manquera pas de se déchaîner lorsque le mur écologique se dressera devant nous, devant une société où les inégalités auront encore été amplifiées et où personne ne pourra plus croire que la lutte collective est plus prometteuse que l’individualisme forcené. Je vous laisse imaginer cette situation du pire.

Que faire, comme simple citoyen ? Continuer de réfléchir à une véritable politique de gauche. Tout n’a pas été écrit une fois pour toutes. Nous devons avoir de nouvelles exigences, les approfondir en nous enrichissant des travaux de formations politiques ou de groupes de réflexion qui poursuivent ce même objectif d’en finir avec le capitalisme prédateur, qui se réunissent ou échangent sur internet, publient des essais ou des revues, par exemple La Grande Relève. Nous enrichir aussi de connaissances plus universitaires ou historiques pour ceux qui y ont accès, des observations de terrain pour ceux qui vivent au quotidien la crise, des échanges entre les uns et les autres dans le monde associatif, dans le monde syndical, dans les mouvements d’éducation populaire... Ne pas attendre seulement les analyses venant d’en haut et saisir les opportunités d’engagement qui ne peuvent manquer de se multiplier dans la situation de crise profonde que traverse notre pays, que vit l’humanité et que vit la planète. Il faut donc être à l’écoute, activement.

Pour ce qui me concerne, je veux poursuivre dans la voie qui vise à relier la crise écologique et la crise économique et sociale, car je suis convaincu que le déchaînement final interviendra lorsque ces deux paramètres deviendront ensemble insupportables. Nous l’avons dit, le capitalisme sera suicidaire et entraînera toute l’humanité avec lui si nous ne l’arrêtons pas à temps. Mon chemin est un chemin de traverse entre les mondes et les groupes évoqués plus haut, qu’il faut continuer de défricher et de baliser ensemble. Pour bâtir aussi cette nouvelle utopie dont nous avons tant besoin. Avec un optimisme qu’Evariste semble partager dans Respublica [1] : « Nous vivons une époque formidable où tout devient possible ! »

« C’est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à sa source » écrivait Jean Jaurès. Ne laissons pas ce symbole à nos adversaires politiques qui n’hésitent pas à s’approprier ce qu’ils ne pouvaient évidemment pas recevoir en héritage [2].


[2La plume de Nicolas Sarkozy lui souffla cette citation dans une interview reprise dans Le Journal du Parlement, lors de la présidence française de l’Union européenne (http://www.lejournalduparlement.fr/site/fr/node/19).