Lettre ouverte à M. Gaston DOUMERGUE

par  L. LAIR
Publication : 1935
Mise en ligne : octobre 2005

Cette lettre, communiquée à 112 journaux de Paris et de Province, a été reproduite par quatre et citée par sept.
Sans commentaires !!

Monsieur le Président,

Les résultats que votre politique a obtenus depuis huit mois sont indiscutables : le commerce, l’industrie, l’agriculture n’ont jamais connu d’aussi mauvais jours ; les magasins n’ont plus d’acheteurs, le paysan ne vend pas son blé, le viticulteur ne sait où mettre son vin, tandis que, dans le même temps [...] les traitements et salaires s’amenuisent, le chômage augmente... la situation financière de la France, par le jeu des emprunts à jet continu, ne cesse de s’obérer, etc. Allez-vous continuer ?...

Certes, Monsieur le Président, votre courage civique et votre bonne volonté ne sont pas en cause. Vous faites tout ce que vous pouvez, mais vous n’aboutissez à rien parce que vous tournez le dos aux réalités.

La production boude, dites-vous, il faut la revigorer. Cependant, si la production boude, ce n’est pas que les moyens lui manquent ; le problème, en ce qui la concerne, est résolu, car elle est outillée pour produire dix fois, cent fois plus qu’aujourd’hui.

Ce n’est donc pas la production qui a besoin d’être revigorée, c’est la consommation. Or, Monsieur le Président, toutes les mesures de restriction que vous avez prises (car, affirment ceux qui vous conseillent, le train de vie de notre pays est trop grand) ont-elles créé des consommateurs, et des consommateurs solvables qui sont les seuls à intéresser la production ?

Evidemment non. D’autres vous engagent à ralentir le progrès et même à revenir en arrière. M. le Maire de La Rochelle vous donne une leçon quand il décrète que les “grands travaux” de sa ville ne seont faits qu’avec des pelles, des pioches, et des brouettes ; il proscrit les machines qui allègent le travail de l’homme. Mais alors pourquoi, Monsieur le Président... inaugurez-vous chaque semaine des expositions où vous admirez et vantez les réalisations du génie humain qui, toutes, tendent à produire davantage avec moins de travail ?

Car c’est un fait, dont la constance lui a donné force de loi, qu’à toute augmentation de la production correspond une augmentation du chômage ; le chômage devient ainsi la mesure du progrès technique.

Et vous savez qu’on n’arrête pas le progrès, justement parce qu’il est le fruit de l’intelligence humaine dont les possibilités sont illimitées [...]

La confiance manque, avez-vous souvent dit. Même stimulée par un emprunt qui réussit, mais qui nous endette en capital et en intérêts, ou par une hausse du marché des rentes, elle n’est qu’un élément psychologique et artificiel qui ne donne pas de travail aux chômeurs et ne les nourrit pas plus.

[...] Comprenez donc, Monsieur le Président, que l’humanité change de civilisation : pendant les soixante siècles qui nous ont précédés, les hommes ont lutté contre la misère parce que les richesses étaient rares ; aujourd’hui, grâce aux progrès de toutes les techniques, les richesses débordent de partout : c’est la civilisation nouvelle de l’abondance.

Le problème que vous avez à résoudre est avant tout un problème d’organisation : d’un côté, des monceaux de richesses et des moyens d’en créer davantage encore ; de l’autre, des êtres humains que vous avez condamnés jusqu’à ce jour à se restreindre, à se priver comme si vous vouliez les punir de leur intelligence créatrice.

Faites cesser cette situation atroce ; vous avez l’autorité, vous avez le pouvoir : profitez de l’une, utilisez l’autre. Ayez le courage de passer la ligne.

Vous n’avez d’alleurs pas à choisir, car il n’y a plus d’option à prendre. La marche des événements est implacable, elle vous domine ; et vous devez tout de même bien le sentir puisque tout ce que vous avez tenté pour “rétablir la situation antérieure” a échoué.

Première mesure à prendre :reconnaître et organiser le droit au travail, contre-partie équitable et légitime du droit de propriété. Notre plan est prêt, il est à votre disposition. Quelques mots le résument  :

Une place pour chacun, chacun à sa place ; du travail pour les jeunes, une retraite pour les vieux ; de même que l’on distribue les vivres dans une ville assiégée, de même, il faut répartir le travail, devenu denrée rare, entre toutes les parties prenantes : plus le progrès technique se développera (et il ne faut apporter aucune entrave à son développement) moins pénible sera le travail, moins il durera et plus nombreux seront les loisirs.

Si vous n’avez pas le courage de nous guider vers cette nouvelle civilisation dans laquelle quelques privilégiés ont à perdre, mais où tous les autres ont à gagner, vous serez, un jour prochain, rejeté par ceux-là mêmes qui vous ont appelé parce que vous les aurez déçus.

Et vous savez, Monsieur le Président, pour avoir lu l’Histoire, combien violente est la colère d’un peuple qui a faim ; et combien plus violente encore elle doit être quand le peuple sait que le pain qu’on lui refuse est à la portée de sa main.

Veuillez agréer, Monsieur lePrésident, l’expression de nos sentiments distingués.

LIGUE POUR LE DROIT AU TRAVAIL
ET LE PROGRES SOCIAL.
Le Secrétaire-Général : Louis LAIR.


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