Ma France…

par  G. EVRARD
Mise en ligne : 31 octobre 2010

Retrouver cette France que Jean Ferrat a si merveilleusement mise en chanson et dans laquelle on aimerait tant se reconnaître… Juste deux anecdotes, du temps des vacances, l’une à la ville et l’autre aux champs, qui montrent comment le pays de Hugo perd ses repères :

Cette année, un dimanche matin, quelques jours après le 14 juillet, il fait beau. Dans ma rue, d’une ville moyenne, à la limite de la petite couronne parisienne, côté ouest, une petite rue tranquille, vaguement paysagée, où les anciennes maisonnettes de maraîchers ou d’horticulteurs ont été peu à peu rachetées et agrandies, et les terrains alentour bâtis de neuf, par plus fortunés, j’ai repéré des vols de papillons. Me voilà donc, à pied, en de multiples va-et-vient, appareil photo en main, à l’affût des lépidoptères. Au bout de la rue, j’oscille entre un vaste parterre de lavande où la piéride semble tout à son plaisir et un arbre à papillons (buddleia), débordant d’une maison, autour duquel j’avais déjà entrevu plusieurs vulcains voletant en tous sens.

Photo, par l’auteur, du machaon dans un buddleia.

Ma démarche, sans doute, intrigue les rares passants, qui me voient me poster sous différents angles, jurant que je photographie les maisons, à l’insu de leurs occupants, préparant quelque mauvais coup, en cette période de vacances favorable à la cambriole. Il fallait donc mettre un terme à cette incertitude et un guetteur du voisinage s’approcha, me demandant si je cherchais quelqu’un, prêt qu’il était, certainement, à s’enorgueillir d’avoir débusqué un malandrin susceptible de troubler la quiétude privilégiée du voisinage. « Non Monsieur, je ne cherche personne, seulement des papillons ». Je ne saurais dire, lui non plus probablement, si le « ah, bon » que le veilleur me lâcha en retournant sur ses pas, était emprunt de déception ou de soulagement. Il faut vous révéler qu’au cours de la nuit du 13 au 14 juillet deux voitures avaient brûlé 100 mètres plus loin, dans cette petite rue tranquille, et six autres ailleurs, la même nuit, dans cette moyenne ville tranquille, avec police municipale, caméras de surveillance (pas dans notre petite rue, quand même !) et son maire prompt au discours sécuritaire.

Quant à moi, je rencontrai mon premier machaon dans les parages depuis 26 ans, celui de la photo, sur l’arbre à papillons !

Cette mince histoire me remit en mémoire une autre histoire, très semblable, survenue en Auvergne, il y a deux ans, aussi tout à la fin de juillet. Le sac au dos, nous parcourions, mon épouse et moi, un sentier de l’An-Mil, pas bien loin de Clermont-Ferrand. L’appareil photo toujours à portée de main, pour surprendre ici un insecte, là une fleur, parfois les deux accoquinés, ou simplement un bout de paysage agréable à l’œil, bien proportionné selon des critères cachés au fond de notre cerveau. Scrutant ainsi les alentours, je devais faire penser à un aventurier des affaires en repérages, déguisé en randonneur, cherchant une pelouse à investir afin d’y installer une triplette d’éoliennes, y produire un Astérix chez les Arvernes ou, plus prosaïquement, je ressemblais peut-être à un missionnaire de la DDE échafaudant de nouveaux plans de remembrement avec le noble objectif de valoriser le territoire. Bref, quelqu’un qui posait de toute façon un regard instrumenté sur une terre qui ne lui appartenait pas. Soudain, déboula le paysan maître des lieux, bourru comme il se doit, évoquant certaines races bovines de ces contrées où elles ne sont pas usines à lait comme dans les plaines plus au nord : « Qu’est-ce que vous photographiez ? ». Craignant déjà d’être encorné, je répondis tout naturellement : « Ce coin de prairie, Monsieur, avec les fleurs ». Lequel Monsieur, jugeant sans doute les parisiens de plus en plus fous depuis qu’ils sont aussi devenus bobos, presque en haussant les épaules, grommela « les fleurs, ah bon ! », lui qui ne les voyait probablement plus depuis longtemps, trop absorbé chaque jour par la nécessité de vivre de sa terre.

« Ce coin de prairie, avec des fleurs… »

Et je me suis tout de même souvenu, en poursuivant notre chemin, que quelque temps plus tôt, je ne saurais plus dire quand précisément, un propriétaire du Puy-de-Dôme avait fait valoir son droit de propriété sur des photographies de ses terres, prises par un chaland ou peut-être par un professionnel. C’était tellement inattendu !

Alors, quoi de commun entre ces deux « ah bon ! » anecdotiques ? Des hommes qui se sentent menacés dans leurs “biens”, qui rêvent peut-être davantage de milices que de solidarité (qui sait ?) pour se protéger de la précarité dont ils constatent chaque jour qu’elle gagne du terrain. En tout cas, qui n’imaginent plus spontanément que l’on puisse encore s’intéresser aux fleurs et aux papillons.

Et si l’on revenait à cette France que chantait Jean Ferrat, mais pas seulement le jour des adieux…