"Manifeste pour une fin de siècle obscure" de Max GALLO

par  A. PRIME
Publication : avril 1990
Mise en ligne : 24 mars 2009

A l’opposé d’Alain Minc, Max Gallo (qui est passé au même "Apostrophes" que ce dernier) a le courage, par les temps qui courent, de faire un éloge raisonné de la philosophie marxiste, dans un prologue qu’il appelle "Envoi"  ; la suite est une diatribe contre le capitalisme, ses méfaits, ses tares, le tout appuyé sur des faits ou chiffres irréfutables. Remarquable ! Un point faible : les solutions. Elles tiennent en un demichapitre et ne sont pas convaincantes. Bien que critiquant souvent sans ménagements la politique de son parti au gouvernement, Max Gallo n’apporte pas là d’idées radicales, comme l’E.D., mais l’espoir que des forces sociales, européennes, ou mondiales pourront faire bouger les choses. Après tout, peuton espérer mieux dans la situation actuelle du monde ?
Nous reproduisons ci-après des extraits du livre de Max Gallo, sans liaisons, ni commentaires pour ne pas allonger l’article, le lecteur fera aisément la synthèse.
"La manufacture, l’usine, apparaissent avec leur production en masse et leurs "armées" de travailleurs - le prolétariat... La liberté individuelle des uns se construit sur l’asservissement ou le massacre des autres..
Dans les pays qui voient naître le capitalisme (les pays d’Europe occidentale, Italie, Allemagne, Pays-Bas ; Angleterre, France), la bourgeoisie écrase ceux qu’elle exploite, même si ces "opprimés" ont désormais la "liberté" de vendre leur force de travail et sont "libres" de quitter leur résidence, leur emploi, libres de s’enrichir, mais aussi de mourir de faim... Misère ouvrière, physiologique, morale ; dégradation des conditions de vie
dans les premières décennies de l’époque industrielle  ; travail des enfants ; maladies professionnelles, accidents du travail  ; hommes traités comme des objets que l’on met au rebut après usage ;femmes réduites à la prostitution ; alcoolisme  : qui dira les dizaines de millions de vies humiliées, saccagées, détruites, que le capitalisme dans son développement - et avant que s’organise la résistance ouvrière - a jetées vives dans les hauts-fourneaux de sa croissance et enfoui dans les puits de mine de ses crises ?...
La hausse de la productivité (multipliée pas cinq en quelques années) provoque d’ailleurs des phénomènes de surproduction. Et la crise générale de 1929 met en évidence la précarité de cette solution par le haut. La "crise" demeure bien le mode de développement du capitalisme. Celle de 1929 a les effets d’une guerre. Misère (le chômage touche plusieurs dizaines de millions d’individus), faillites, destruction de ressources : le monde capitaliste dans son entier est touché et ne se redresse pas. Malgré la politique du New Deal (grands travaux, réforme du système bancaire, politique de compromis social, etc..) le capitalisme américain en 1940 est encore loin d’avoir retrouvé sa production de 1928 et il reste 10 °/ de chômeurs aux EtatsUnis... Fascisme et nazisme sont moins des "exceptions" que la forme limite, tragiquement criminelle, des conséquences des processus capitalistes...
Les destructions ont été innombrables de Varsovie à Hiroshima, de Coventry à Dresde, de Berlin à Stalingrad, des villes ont été réduites en cendres avec des dizaines de milliers de villages.
Or, pour saisir l’ampleur du crime contre l’humanité, il faut envisager le demisiècle d’un seul tenant, puisque crise guerre - crise - guerre s’encastrent l’une dans l’autre et que, des années 1900 aux années quarante, un même cataclysme aux formes multiples fait sentir ses effets. Ce sont alors des millions de victimes de plus qu’il faut ajouter, des souffrances innombrables qu’il faut associer à celles de la Deuxième Guerre mondiale.
Le système capitaliste fait partie, comme les autres systèmes d’organisation qui l’ont précédé ou accompagné, de la période préhistorique de l’humanité .....
De "nouvelles" techniques de production surgissent liées à l’électronique, à la robotisation, à l’informatisation (ordinateurs, etc.) qui conduisent à une intensification de la production, à la diminution du nombre de postes à la production, et permettent de comprimer les coûts salariaux. Cette délocalisation, ce "dégraissage" de la main-d’oeuvre, provoquent la fragmentation du salariat. Des armées de chômeurs se constituent (plus de 15 millions en Europe), et d’autres millions de travailleurs sont voués aux travaux intermittents et précaires. Les solidarités ouvrières se brisent sur cesnouvelles conditions sociales. D’autant plus que des thèmes idéologiques favorisent l’émiettement des solidarités. Ils ont pour fond commun le `libéralisme’ ; c’est-à-dire l’individualisation mise au serrvice exclusif de la recherche du profit. Ils s’articulent sur l’exaltation du "marché" comme moyen de mettre en oeuvre les qualités individuelles de chaque secteur social ....
Cette diminution du nombre de "travailleurs’ ; l’abandon des lois qui les protégeaient (parce qu’il y a du chômage, travail précaire, délocalisation, etc.) permettent la baisse des coûts salariaux. Les profits augmentent ainsi que les investisements. La tendance est à chasser le travailleur et à le remplacer par des machines : le nombre de robots employés dans la production double chaque année. lis seront près de dix millions en l’an 2000. Le plus grand parc mondial actuel étant détenu par le Japon (141 000 en 1988) ....
Les inégalités s’accusent : aux EtatsUnis 0,5°/ de la population détient plus d’actifs nets que 90% de cette même population, en 1983, et le phénomène s’est accentué depuis. Dans le reste du monde (qui regroupe les deux tiers de la population mondiale !), la pauvreté est générale.
Près de 70°/ de la population connait un état de dénuement. Mais 87% des ressources de la planète sont consommées par moins de dix pour cent des hommes. Mais des centaines de millions d’hommes glissent à la "quart- mondisation" : famine chronique, misère physiologique, maladies de carences, absence de travail, etc. Tel est le système du capitalisme.
.. Le Fonds Monétaire International (FMI) multiplie à l’égard de ces pays les recommandations et les obligations, afin de les conduire à mieux gérer leur économie, c’est-à-dire à restreindre leur consommation, alors que la sousalimentation est l’une des caractéristiques de la vie dans ces nations où l’inégalité est démesurée. En même temps, les pays riches se vantent d’aider ces régions pauvres. Or, en 1988, celles-ci ont versé au "Nord" 43 milliards de dollars de plus qu’elles n’ont reçu ! Et leur dette s’accroit donc, au moment où il n’est question que de la réduire ou de l’effacer complètement ! Sujet de discours et non d’actes.
Cet "envers" inhumain du système où croupissent et meurent des dizaines et des dizaines de millions d’hommes devrait empêcher tout chant de triomphe à la gloire du capitalisme.
.. La venue au pouvoir des "socialistes démocratiques" n’a, au cours de ce siècle, jamais réussi à "rompre" avec les logiques du profit. Elles ont pu parfois être superficiellement freinées, leurs effets ont pu être temporairement atténués. Mais le plus souvent les "socialistes" ont abdiqué, se faissant porter par ce "développement", acceptant la "civilisation" que le capitalisme génère, et baptisant du nom de "modernité" ce qui n’est que la transformation de la société par de nouvelles manières de produire du profit en adaptant les structures sociales aux impératifs que cela implique. Les socialistes se sont glorifiés d’être les porteurs de cette "modernité" ; d’en "gérer" la mise en place. Ils ont été, consciemment ou inconsciemment, les instruments politiques d’une transformation économique et sociale en totale contradiction avec les valeurs et les principes dont ils se prétendent être les légataires et les défenseurs.
Ainsi, le système mondial capitaliste a-til intégré la plupart des socialistes démocratiques. Ce n’est donc plus seulement l’idée et la possibilité que le XXe siècle a minées, mais aussi celles de réforme et de transformation sociales .
... Sur l’esplanade des Droits de l’Homme, il faut faire avancer les pauvres de la planète. Dans la satisfaction euphorique de la "croissance" qui serait retrouvée - il faut rappeler les 1300 milliards de la dette, et par exemple que l Amérique latine a opéré en cinq ans un transfert de 180 milliards de dollars vers le Nord, soit 600 millions de francs par jour ! On comprend que les pauvres de Caracas ou de Buenos Aires, même quand leurs gouvernements sont sociauxdémocrates, tentent de piller les supermarchés.
La réalité de notre politique, celle des sept puissances industrielles aux résolutions si généreuses, ce sont les forces armées qui ouvrent le feu sur les pillards affamés. II faut que ces coups de feu retentissent dans les grandes salles de concert où l’on se congratule à l’entracte, entre puissants".
Max Gallo conclut "Puisque le pessimisme de la raison est le fruit de la lucidité, il faut renforcer encore l’optimisme de la volonté". Et : "II faut enfermer le système mondial capitaliste dans sa faiblesse qui est précisément l’économisme, le profit maximum dans le temps le pluscourt... Une révolution qui se nourrit du capitalisme l’accepte comme économisme pour le refuser comme civilisation".

(2) aux Editions Odile Jacob


Nous recommandons à nos lecteurs trois autres livres récents

- "LE RAS-LE-BOL DES BÉBÉS ZAP-
PEURS" (sous-titre : Télé-massacre l’overdose ?) de Ségolène Royal chez Robert Laffont. Ségolène Royal est une jeune député de 35 ans, socialiste, qui a essayé sans succès de faire passer une loi - 6 décembre 1988 contre la violence à la Télévision. Ses amis socialistes l’ont applaudie... c’est tout !

- "LA SUISSE LAVE PLUS BLANC" de Jean Ziegler aux éditions du Seuil. Jean Ziegler est député suisse ; il dénonce la responsabilité des banques suisses dans le blanchiment de l’argent de la drogue. Rappelons que l’ex-ministre de la Justice, Madame Kopp, avait dû démissionner pour avoir averti son mari que le Procureur Général venait d’ouvrir une enquête sur une affaire internationale de blanchiment de drogue ; or la banque Shakarchi où travaillait M. Kopp était impliquée dans l’affaire. Madame Kopp a été acquittée. Il ne faut pas effrayer l’establishment helvétique.

- "LIGNES D’HORIZON" de Jacques Attali chez Fayard. Jacques Attali est Conseiller de Mitterrand depuis 1981. Il fait le point et tente des projections sur la décennie qui vient  : déclin de l’Amérique, puissance conquérante du Japon, possibilité pour l’Europe de tirer son épingle du jeu si... La "force de frappe" du Japon, souvent évoquée dans la Grande Relève, que décrit Jacques Attali, donne le frisson !

Nous vous recommandons également la lecture de deux livres plus anciens, sur le Tiers-Monde

- "JUSQU’AU COU" de Susan George, 1988, Editions la Découverte.

- "UN MONDE INTOLÉRABLE" (soustitre  : le libéralisme en question) de René Dumont, 1988, Editions du Seuil.