Merci patrons !

(suite)
par  P. VINCENT
Publication : mai 2000
Mise en ligne : 30 avril 2009

Déterminer si la poule est antérieure à l’œuf ou l’œuf à la poule est un intarissable sujet de discussion.

La polémique est encore plus vive sur la question de savoir si ce sont les riches qui font vivre les pauvres ou les pauvres qui engraissent les riches.

J’avais un patron pour qui, en tout cas, il ne faisait aucun doute que c’était lui qui faisait vivre ses salariés, dont une demi-douzaine de personnes de sa famille placées aux meilleurs postes dans une entreprise qui en employait une trentaine.

Lorsque l’on pénétrait dans son bureau, une grande affiche accrochait votre regard qui, avant même qu’il vous eût adressé la parole, vous avait tout de suite remis à votre place (j’étais alors représentant multicarte, il n’était donc pour moi qu’un patron à temps partiel) et je m’étais efforcé d’en apprendre le texte par cœur au cours des rares visites que j’avais à lui rendre. Voici la transcription de ce que j’en ai retenu :

La prière du salarié

Seigneur, garde-moi mon Patron.
Sans lui, je ne suis rien...
rien qu’un chômeur.

Eloigne de lui la tentation de fermer l’usine, de retirer ses capitaux et celle de se reposer loin des soucis, des syndicats, des juges iniques et des fonctionnaires trop zélés pour être purs.

Donne-lui la force d’affronter les difficultés des échéances, la cupidité des banquiers et des prêteurs alors qu’il risque de tout perdre.

Qu’il ait le courage de ses opinions, de lutter contre les laxistes de tous bords.

Veille sur sa santé : écarte de lui l’infarctus qui le guette et l’apoplexie de sa sainte colère.

Rends-lui le sommeil du juste dans ce monde d’injustice où la prison l’attend.

Terrasse ses ennemis qui l’empêchent de travailler et d’être efficace.

Bien que cette prière ne remontât pas aux premiers temps de la Chrétienté, j’en ignore toujours l’auteur. Peut-être s’agit-il d’une œuvre collective ? Cette affiche faisait référence à « La Revue des Petites et Moyennes Entreprises - N° 220 - Septembre 1978 », mais je n’ai trouvé nulle part d’exemplaire de cet ouvrage qui eût pu davantage m’éclairer. Cette plaisante litanie énonçant toutes les épreuves qu’un patron accepterait de subir dans le seul souci d’assurer la survie de ses salariés est à l’évidence un tantinet satirique à l’égard des patrons, comme la chanson, célèbre en ma jeunesse, « Le grand mettinge du métropolitain », l’était à l’égard des travailleurs en grève. Mais quand on la trouve publiée par le très sérieux organe officiel des PME ou remplaçant dans le bureau d’un PDG le traditionnel portrait du fondateur de la Maison, on peut se demander si quelques-uns n’en ont pas fait une lecture au premier degré.