Mille fois sur le métier…

par  A. PRIME
Publication : juin 2000
Mise en ligne : 30 mars 2009

A l’occasion de ce numéro 1000 — aussi purement symbolique que celui de l’année 2000 — André Prime a souhaité sortir des articles de fond et des analyses et faire une pause en témoignant de sa propre expérience :

  Sommaire  

Après plus d’un demi siècle d’approfondissement de la pensée de Jacques Duboin, que j’ai eu la chance de connaître vers l’âge de 20 ans, je mesure à quel point cette “clef” m’a été précieuse pour comprendre les problèmes économiques bien sûr, mais aussi tout l’Humanisme (avec un grand H) qui en découle : travail, éducation, art, valeur du temps libre, urbanisme, santé, solidarité, etc… En un mot, le jour et la nuit entre ce que peut engendrer le progrès, un vrai socialisme, et ce que détruit le néolibéralisme que l’on subit aujourd’hui.

Dès la France libérée, du moins pour la plus grande partie, en 1944, nous sommes, avec l’audace - ou l’inconscience - de la jeunesse, partis porter nos idées dans des réunions politiques. Nous avons même fait de petites réunions - 30 à 40 personnes dont des communistes, des socialistes, voire des MRP. J’ai toujours été surpris que l’exposé de nos thèses, complet ou fracturé quand nous “portions la contradiction”, n’ait jamais provoqué soit l’ire, soit la risée dans la salle : parler de l’abondance, alors que rareté et marché noir florissaient, pouvait paraître incongru. Et pourtant, nous remplissions alors facilement la salle Wagram, quelquefois la Mutualité ; et chaque semaine, dans toute la France, des conférences pour militants et sympathisants, comme celles de la rue Pierre 1er de Serbie, réunissaient quelque 200 personnes, parfois plus. C’est une grande joie pour moi de constater la fidélité à la Grande Relève de camarades de cette époque, les Robichon, Palud, Mathieu, Eisler, Labatud, Giat, et tant d’autres.

De nombreux distributistes ont milité ou militent dans des partis politiques ou des associations où ils essaient de faire passer nos analyses ; c’est difficile, bien que le déroulement de l’histoire ait magistralement prouvé, en ces cinquante dernières années, combien Jacques Duboin avait alors raison !

Ce qui nous parait évident devrait l’être pour tous, tant la situation est simple et limpide. C’est à croire que la boutade “pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué” n’en est pas une pour la plupart des gens. La force de frappe des médias, qui, à 95 %, propagent l’idéologie néolibérale « moderne » y est sûrement pour quelque chose.

Mais“Il est de la nature de l’évidence qu’elle passe inaperçue” écrivait Jean Paulhan. Il faut donc continuer à expliquer.

 

Chacun connaît le proverbe chinois « Si tu donnes un poisson à quelqu’un qui a faim, il mangera une fois ; si tu lui apprends à pêcher, il mangera tous les jours ». J’ai toujours été admiratif de cette sagesse chinoise. Elle est encore plus frappante lorsqu’elle s’adresse à l’esprit, car c’est alors toute une philosophie qu’elle exprime. Ainsi : « Si je te donne un œuf, je ne l’ai plus ; si je te donne une idée, nous l’avons tous les deux. » Par l’échange, l’esprit s’enrichit.

L’idée, qu’elle soit reçue ou donnée, peut, bien sûr, venir d’une discussion ; mais elle peut également venir d’un écrit. C’est la raison d’être de cette publication : la GR-ED reçoit des idées par la lecture du courrier de ses lecteurs et de la presse, puis par les échanges entre les membres de son Comité de lecture, et elle en donne à travers les articles qu’elle publie.

Mais il est une suite plus importante encore. Les lecteurs de la Grande Relève sont majoritairement des abonnés, informés et d’accord sur l’essentiel. Les idées publiées (et on peut considérer que des chiffres ou des informations sont l’équivalent d’arguments) sont là pour les aider dans les discussions au cours desquelles ils échangent de nouvelles idées, pour l’enrichissement de chacun et le développement de nos propositions.

 

Le néolibéralisme ne sera pas aussi éternel qu’il le prétend car, comme l’a écrit V. Hugo : « Il n’existe pas de plus grande puissance que celle d’une idée dont le temps est venu. »

Or aujourd’hui « …il est possible d’enrichir les pauvres sans appauvrir les riches. La science a créé une solidarité économique qui doit jouer au bénéfice de tous [1]. » Redoublons donc nos efforts pour que cette solidarité prime sur l’égoïsme engendré et porté aux nues par les zélateurs de ce sacré profit financier.


[1J. Duboin, Libération 1946.