Minimum social garanti pour l’Europe

par  R. MARLIN
Publication : août 1988
Mise en ligne : 15 juillet 2009

Au moment où le revenu minimum s’impose jusque dans les milieux gouvernementaux, il n’est pas inutile de préciser notre avis sur les controverses en cours.

Dignité du travail

Tout d’abord sur la nécessité du travail salarié qui serait seul en mesure d’assurer la dignité de la personne humaine. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’un préjugé tenace dont l’être humain a le plus grand mal à se débarrasser. Ce qui donne au travail son lustre, c’est surtout le revenu que la personne en tire. Si le père de famille procure aux siens les moyens de vivre, peu importe à ceux-ci d’où vient l’argent. La sagesse populaire n’avait-elle point coutume de prétendre qu’il n’y a pas de sots métiers mais seulement de sottes gens. C’est peut-être ce qui a fait dire récemment à M. Séguin (1), ex-ministre des Affaires Sociales, qu’il regrette la suppression des poinçonneurs de métro"... dont personne au gouvernement (2) ne comprend la disparition...". C’est dire le niveau intellectuel de nos anciens ministres... Proposons donc à ces Messieurs de recréer, spécialement pour eux, quelques postes de poinçonneurs et de les y affecter. Nous ne sommes pas méchants. Seulement pour un an ou deux. Simplement pour qu’ils se fassent une idée de l’intérêt intellectuel et moral de ce métier.
M. Séguin nous avait habitués à mieux lorsqu’il avait admis qu’une grande partie du chômage est structurelle et inhérente au mode de production...

Revenu d’insertion

On se demande d’ailleurs si nos nouveaux ministres sont plus intelligents que les précédents lorsqu’ils envisagent d’adopter la formule d’un Revenu minimum "d’insertion". Ce qui, d’après eux, signifierait que les bénéficiaires recherchent de nouvelles sources d’emplois avec la persévérance qui s’impose et que leur chômage est très provisoire. Sans parler de ceux qui chargent les municipalités de leur trouver de l’occupation. Si des "gisements d’emplois" existaient, cela se saurait. Nous souhaitons à nos édiles "bien du courage"...
Que l’on ne nous soupçonne toutefois pas d’ignorer, à cause de notre naïveté bien connue, qu’un certain nombre de tricheurs se glissent parmi les vrais demandeurs d’emplois. Ils sont peut-être même plus nombreux qu’on ne le croit. Comment reprocher aux déshérités de profiter des tares de la société ? Que l’on ne nous accuse pas, non plus, d’accepter avec délectation le chômage des autres. Personne plus que nous ne comprend les affres des vrais chômeurs et ne réprouve la conduite de ceux qui leur promettent des emplois illusoires. C’est même principalement pour cela que nous soutenons la thèse de l’économie distributive.

Les travaux difficiles

La dignité du travail de poinçonneur de métro n’est pas évidente. L’est-elle plus que celle de l’éboueur, du mineur de fond, du peintre à la chaîne et du manieur de marteaupiqueur ? Il faut bien que tous ces travaux soient faits. Oui en attendant leur entière automatisation. De là à les idéaliser...
En fait, le travailleur a surtout besoin de se sentir utile à la société. Comment serait-il rassuré si celle-ci le rejette ? Il y a bien contradiction entre cette aspiration et la règle d’or de la concurrence capitaliste qui veut que toute main-d’oeuvre excédentaire soit éliminée. Nos contempteurs de la liberté libérale n’ont toujours pas trouvé la solution...
Bien que de bonne volonté, les hommes politiques prêts à instaurer le revenu minimum n’ont pas compris qu’il ne s’agit pas d’une aumône mais d’un nouveau droit de l’homme, contrepartie individuelle du patrimoine scientifique appartenant à tous.

Le fédéralisme Intégral

Cet article n’ayant pas pour objet d’informer le lecteur sur le foisonnement d’études relatives au revenu garanti parues dans les derniers mois, revenons-en à l’opuscule d’Alexandre Marc qui fait notre titre. Comme on le sait, l’auteur est, depuis avant la guerre, le meilleur expert du fédéralisme en France et le pionnier du fédéralisme intégral. Cette doctrine couvre l’ensemble de l’organisation de la société en ce sens qu’elle ajoute des thèses économiques au fédéralisme classique. Ce dernier suppose une structure sociale où la décision se manifeste : depuis la cellule familiale jusqu’au monde entier en passant par tous les échelons intermédiaires. Alexandre Marc et les siens prévoient aussi un système économique à double entrée où, à l’économie de marché, se superpose une économie sociale. Le tout est sous la dépendance d’une planification bizonale. La zone A et la zone B coexistent ainsi dans l’agriculture, le commerce et l’industrie. Deux monnaies, correspondant aux deux zones, règlent les échanges. La description complète du fédéralisme intégral sortirait du cadre de cette chronique. Après avoir donné cette idée sommaire du système, il nous suffira d’ajouter que, selon celui-ci, un revenu minimum attribué à tous permettrait de briser la dépendance du salarié envers son patron.

Le Revenu européen

A l’approche de 1992 qui fait l’objet de tant de conversations et de théories, Alexandre Marc se devait de rappeler que le fédéralisme intégral a une composante européenne essentielle. Il étend donc sa proposition de minimum social garanti à l’Europe. C’est effectivement une donnée dont nos gouvernants devront se soucier. Puisque, pour eux, l’Europe ne sera qu’un cadre plus vaste où les intérêts nationaux ou supposés tels, devront rester en lutte ouverte, il conviendra de prévoir des règles acceptables de concurrence. L’harmonisation du revenu minimum aura à s’ajouter à l’harmonisation fiscale, boursière, banquière, monétaire, universitaire, commerciale, etc...
Ce n’est pas la préoccupation principale d’Alexandre Marc qui se réclame du personnalisme d’Emmanuel Mounier et aussi de Charles Péguy.

Fédéralisme Intégral et économie distributive

Comme on l’a vu, le fédéralisme intégral peut paraître séduisant quoique complexe. Les "distributistes" ne le rejetteraient certainement pas a priori. Alors pourquoi l’auteur se permet-il cette appréciation relative à Yoland Bresson et Philippe Guihaume en même temps qu’à Jacques Duboin :
"... Il est essentiel d’éliminer, sans plus tarder, les tentations diverses : condamnation du bénéfice, rejet de l’argent", prise au tas chère aux abondancistes, bons de consommation et autres chimères. Certes ces utopies fascinent encore beaucoup d’esprits, même parmi les plus proches de nous. Je n’en veux pour preuve que l’exemple fourni par Yoland Bresson et Philippe Guihaume qui rendent un hommage enthousiaste à Jacques Duboin "prophète" de l’Abondance -avec une majuscule - même si le concept de l’abondance n’était intrinsèquement contradictoire, comme s’il pouvait être détaché de toute corrélation avec une partie nécessairement limitée de l’économie pour être élevé au rang de l’Absolu ! Ayant tenté moi-même, à l’origine, de me rapprocher des abondancistes... et de collaborer personnellement avec Jacques Duboin, j’ai eu vite fait de me rendre compte que ses tendances utopiques le conduisaient vers des conclusions aberrantes, à la limite stériles, inhumaines voire subrepticement totalitaires... ".
Nous avons tenu à citer ce passage in-extenso. Il serait trop facile de montrer que l’auteur ne connait nos thèses que très superficiellement : nous ne condamnons pas le bénéfice nous constatons le rétrécissement du profit lorsque la rareté disparait. L’abondance n’est pas pour nous un absolu, mais l’inverse de la pénurie. Nous ne rejetons pas l’argent, nous sommes pour une monnaie de consommation. Nous ne préconisons nullement la prise au tas. Quant aux tendances de Jacques Duboin, elles ne sont pas plus utopiques que celles d’Alexandre Marc, lesquelles sont par contre inutilement compliquées et exagérément ambitieuses pour être réalistes.
Ne nous laissons pas aller à une polémique qui serait tout à fait inutile et dépassée. Convions plutôt les proches d’Alexandre Marc à une étude comparative de nos idées et à la recherche d’un accord possible sur certains points. En particulier, la proposition d’une économie bizonale pourrait peut-être constituer une étape vers le socialisme distributif, de même d’ailleurs que le participat de MM. Bresson et Guihaume. Remercions aussi ces derniers économistes d’avoir salué les mérites de notre fondateur, la clarté, la lucidité et la nouveauté de sa pensée.
Voilà pour la stérilité, l’inhumanité et le totalitarisme des successeurs de Jacques Duboin !

(1) L’Express - 5 au 11 février 1988 "Osons dire la vérité sur l’emploi".
(2) Celui de Jacques Chirac.