Mon ami Henri Muller

par  G. GAUDFRIN
Mise en ligne : 31 janvier 2009

J’ai dû me trouver en même temps que lui au Maroc en 1950. Il était dans la vie active, je faisais mon service militaire, mais on ne s’était pas repérés bien qu’ayant dû nous trouver dans des réunions d’anciens élèves ingénieurs de notre Ecole (ICAM).

C’est à Grenoble, vers 1960 que je devais le retrouver et peu à peu être intrigué par cet ingénieur de 47 ans, mon aîné de 15 ans.

Alors que nous vivions les Trente Glorieuses, ses conceptions socio-économiques assez révolutionnaires me passaient un peu au-dessus de la tête, mais une amitié était née, à la fois entre nous deux et entre nos deux couples.

Une amitié longtemps entretenue par la recherche de réponses à apporter aux dérives qu’on pressentait déjà… 68 n’était pas loin. L’élève que j’étais adhérait volontiers à son analyse, car elle n’était pas idéologique mais fondée sur l’évolution technique accélérée à laquelle tout ingénieur ne pouvait être que sensible.

Il nous a fallu ensuite plus de 20 ans pour nous amender mutuellement à propos de l’outil monétaire nécessaire pour que la gestion de nos activités humaines et de nos ressources tirent le meilleur parti de l’évolution technique contemporaine. Sa conviction sur (je le cite) « un projet monétairement et économiquement révolutionnaire, imparfait sans doute mais qui surclasse les autres utopies », séduisait. « À la fois Cassandre et Don Quichotte, sans doute ai-je pris quelque avance sur notre temps » disait-il. Et pourtant plus loin : « Voilà que je commence à déconner, à enfourcher mon dada qui n’intéresse personne ». Puis, avec le temps : « Tout s’accélère, difficile de suivre… une centaine d’articles sous la main que je ne terminerai jamais, des amas de réflexions… ».

Le fruit du doute diront certains ? Je ne le pense pas. Henri n’a jamais douté. Sa conviction venait de sa confiance dans la concertation dont sont capables les hommes quand ils s’affranchissent de leurs rapports marchands, de sa faculté à ne pas compliquer les problèmes, à ne pas prétendre pouvoir tout analyser ou prévoir dans la conduite de nos activités socio-économiques…

Prétention qui, il faut bien le dire… joue des tours aujourd’hui.