Mon beau-frère, celui qui est devenu croque-mort

par  R. MERCIER
Publication : novembre 2000
Mise en ligne : 26 mars 2009

Nous avons apprécié cet extrait, envoyé par son auteur, d’un livre auto-édité. Nous vous suggérons donc de commander le livre à Roger Mercier, 22 rue Canterane, 33370 Bonnetan (Fax, téléphone : 05 56 78 35 93).

Mon beau-frère n’est pas méchant. Il est devenu croque-mort pour gagner sa croûte. Au début, cela me choquait. Je pensais : ce n’est plus un beauf fréquentable. Mais au fil des mois, en y regardant de plus près, je me suis aperçu qu’il s’agissait d’un filon porteur : il en meurt tous les jours des vivants. Je me suis dit aussi qu’il fallait oser attaquer un tel filon. Peut-être n’avait-il plus d’autre choix que d’aller voir du côte des morts s’il y avait encore du travail ?

Il faut que je vous explique : mon beau-frère était chauffeur-livreur de bouteilles de Bordeaux... vides. à la suite d’un accident de travail et d’une restructuration menée tambour battant par le nouveau directeur, en l’occurrence une femme, il s’est retrouvé au chômage. Il l’avait toujours dit qu’une femme, c’est dangereux.

Les dernières années de son boulot de chauffeur, c’était tranquille. Il jouait souvent à la pétanque avec ses collègues en attendant que les commandes arrivent.

Un jour, elles ne sont plus arrivées.

Après vingt-quatre mois de chômage, un copain, qui croquait déjà, lui a proposé de venir croquer avec lui.

Savez-vous qu’autrefois le croque-mort croquait réellement ? En fait, il mordait le gros orteil gauche, je crois, pour s’assurer que le trépassé était vraiment très passé. Si la victime se manifestait par un gémissement ou un frétillement, elle était mise en attente.

Soit elle finissait par s’immobiliser, soit elle reprenait du poil de la bête, ainsi qu’un billet d’attente.

Aujourd’hui, avec l’accélération du rythme de vie mais également du rythme de mort, cette pratique n’a plus cours. Mon beauf, par conséquent, ne croque pas les orteils (je vous sens rassurés), il ne creuse pas non plus. Il se contente de nettoyer, recoller les morceaux, porter, attendre, suivre. C’est assez cool. Deux heures de travail par jour. Mais le revenu reste aléatoire car, en semaine, les vivants se retiennent de mourir. Le week-end, en revanche, c’est la bousculade à cause des accidents de voiture notamment, mais les papys eux-mêmes préfèrent attendre le jour du sabbat, question d’habitude. Je parle très peu de son nouveau métier avec mon beauf, mais si je le questionne, il avoue : « Dimanche dernier, j’en ai fait quatre, ça tombait comme des mouches. »

Qui pourrait imaginer qu’un jour son beauf deviendrait croque-mort ? Enfin, il paraît qu’il n’existe pas de sot métier. J’ai compris, en tout cas, qu’il accepterait tout de suite n’importe quel autre travail. C’est un bon vivant. Il préfère boire un coup, manger, rire avec les vivants. Mais les vivants ne sont-ils pas des morts qui s’ignorent ? Il le reconnaît : leur compagnie lui tient chaud au cœur.

Il ne recherche pas un métier illustre.

Ce qui l’intéresse, c’est de pouvoir continuer à becqueter peinard.

Si un jour vous allez voir outre-tombe, que vous soyez argenté ou miséreux, orgueilleux ou modeste, efflanqué ou ventru (il n’arrive pas à vous voir differents), vous le rencontrerez. Il sera heureux de vous rendre service, lui qui est moitié chômeur, moitié croque-mort.

Il n’est pas méchant, mon beau-frère. Il a simplement été rattrapé par le boulot qui fout le camp.