Mon papa, il a dit…

par  R. LIADÉFRITE
Publication : novembre 2000
Mise en ligne : 26 mars 2009

Ce soir-là, en rentrant à la maison, mon papa il a dit :

— C’est décidé. Nous allons créer une start-up !

Ma petite sœur, qui ne suçait pas son pouce à ce moment-là, profita de notre étonnement à ma maman et à moi :

— C’est quoi, une start-up ?

Avant de répondre, mon papa se racla la gorge comme chaque fois qu’il était embarrassé, sortit son calepin de sa poche et lut :

— Une start-up, c’est comme une petite entreprise qui démarre très vite, à la surprise générale même, et qui fabrique quelque chose qui n’a jamais été fabriqué, d’où son succès assuré !

— Qui c’est qui a dit ça ? avança d’un air soupçonneux ma maman.

— C’est Monsieur Guy Azar…

— … le fameux conseiller de ton patron d’Auchou ? ça ne m’étonne pas ! explosa ma maman. Celui-là, dès qu’il s’agit de jeter le trouble parmi les ouvriers, il n’a pas son pareil. ça te gênerait de ne pas assister au moins une fois à ses réunions mensuelles ? Dans quel guêpier tu vas encore nous fourrer ?

— Pas du tout, coupa mon papa avec superbe. Et Monsieur Azar a ajouté : la fortune sourit aux audacieux. Si vous ne voulez pas rester au bas de l’échelle toute votre vie…

— Comme les grenouilles, dit ma petite sœur.

— Oui comme les grenouilles, reprit machinalement mon papa. Eh bien, si on veut devenir patron, il faut encore de l’audace, toujours de l’audace, et profiter de la peur des autres pour se sortir du marécage.

— Comme les grenouilles, répéta ma petite sœur.

— Oui comme les grenouilles, dit mon papa dans un état second.

— Et tu as pensé à quoi ? Dis voir ! interrogea ma maman.

— Je vais vous demander toute votre attention, dit mon papa d’un air concentré.

— Il parle comme notre Président de la République, j’ai dit tout bas à ma maman.

— Voilà, j’ai beaucoup réfléchi…

— C’est encore plus ressemblant, j’ai ajouté.

— … et, l’autre soir, en mangeant mes frites, j’ai eu une idée que personne n’a eue jusqu’à maintenant, j’en suis sûr. Et si, je me suis dit, pour donner de l’appétit aux enfants, on coloriait les frites ? Elles sont pâles les frites. Elles font malades, dans notre assiette, elles ressemblent à des vers de terre, alors si on les coloriait en vert, en bleu ou en orange…

— Oh oui, s’exclama ma petite sœur, en orange, j’aimerais ça !

— Vous voyez ! triompha mon papa. On n’a pas besoin de faire un sondage. La vérité sort de la bouche des enfants. Des frites orange, ce serait génial !

— Oh oui, ce serait super, approuva ma petite sœur.

Ma maman et moi, on se regardait, avec la même pensée en tête : mon papa, ou il est fou, ou il est encore en train de nous faire avaler des couleuvres.

— Allez, maintenant, au travail ! dit mon papa.

Et à notre grande surprise, il déroula sur la table une grande feuille de papier transparent, pleine de lignes droites et de courbes.

— Voilà, c’est notre nouvelle usine !

Comme c’était l’hiver, il n’y avait pas de mouches, mais s’il y en avait eu, on les aurait entendu voler. Ma maman, elle, elle était toute pâle. Moi, j’essayais de comprendre ce qui était tracé sur le papier, tandis que ma petite sœur battait des mains, les joues toutes rouges d’excitation, sans doute à l’idée de manger bientôt des frites orange.

— Mais, avec quel argent ? balbutia ma maman. Tu n’en as jamais parlé !

— C’est pour vous faire une surprise, voyons ! dit en riant mon papa. Et il reprit :

— Écoutez-moi tous. D’abord, on a une chance inouïe : mon patron d’Auchou, il veut bien être le parrain de ma start-up. Il m’a mis en relation avec Monsieur Trochu, son banquier, le patron du Crédit Ligotais (une banque tout ce qu’il y a de plus sérieux) et avec son architecte, Monsieur Pise (un homme bien droit, bien honnête) pour qu’il modifie notre hangar qui ne sert à rien au fond du jardin. Pour la somme de 550.000 F intérêts compris et remboursable en vingt ans, ce hangar on me le livre, refait à neuf, tout équipé, clé en main : c’est un prix d’ami, m’a confié mon patron d’Auchou.

— 550.000 F ! s’étrangla ma maman.

— Mais c’est pour rien ! dit en riant mon papa. D’après Monsieur Trochu, en deux ans, la somme sera amortie et, à partir de la troisième année, à nous les bénéfices ! C’est ça la nouvelle économie !

— Et pendant les deux premières années ?

— On peut tenir sans problèmes. Avec les économies que ta mère nous a laissées de son héritage, on amorce la pompe et le tour est joué.

— Pauv’ maman ! Si elle voyait ça ! Et qu’est-ce que tu mets dans les 550.000 F ?

— C’est bien simple. Il y a 200.000 F pour aménager le hangar et le mettre hors d’eau (moins de 50 m2 c’est pas la mer à boire) et 250.000 F pour les machines et objets nécessaires à la transformation des frites : cuve à ramollir, séchoir à ventiler, bac à colorier et machine à empaqueter.

— Il manque 100.000 F, j’ai dit à mon papa.

— Très bien , approuva mon papa. D’après vous, ils serviront à quoi ?

— à acheter les premiers kilos de pommes de terre , dit ma petite sœur.

— Bravo ! Et quoi encore ?

— Il faut les vendre ! ajouta-t-elle, ravie de trouver des solutions.

— Double bravo ! C’est ton grand frère qui va s’en charger. On va créer un emploi-jeune. Et l’fiston (c’est comme ça qu’il m’appelait mon papa) tous les mardis, jeudis et samedis matin, il ira faire les marchés. D’après mon patron d’Auchou, le succès va être foudroyant. Et pas plus tard qu’hier, il m’a dit : si tous les ouvriers avaient votre esprit d’initiative, Ernest, la croissance serait encore plus forte et il n’y aurait plus de chômage. Et il a ajouté : vous êtes le champion des start-up.

Mon papa prit alors ma maman par la taille et se mit à valser comme un fou, son visage rayonnait. Comme s’il avait tout compris, Popaul, notre canari, se mit à siffler, et, rassurée, ma petite sœur se remit à sucer son pouce, tout en caressant son chiot Zouzou et en rêvant sans doute à son premier repas de frites orange.

J’ai pas le souvenir d’avoir jamais vu mon papa pleurer. Mais ce soir-là, les coudes sur la table de cuisine, la tête entre les mains, il pleurait à chaudes larmes. Ses épaules montaient et descendaient par saccades, c’était pitié. Ma maman avait aussi des larmes plein les yeux :

— C’est une catastrophe, dit-elle. Qui c’est qui aurait pensé ça il y a six mois !

— Moi aussi, j’y ai cru, tu sais, mon papa. Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce qu’on va faire ?

Il a fallu de longues minutes pour que mon papa reprenne ses esprits et sèche ses larmes. Il pleuvait à grosses gouttes dehors et notre cuisine n’avait jamais été aussi triste.

— Je vais aller voir Monsieur Trochu pour essayer d’avoir une dernière rallonge, dit enfin mon papa. 50.000 F par exemple. Bien sûr, ce n’est pas la première et ça porterait notre découvert à 700.000 F. Mais il nous faut encore risquer une dernière fois : peut-être qu’en faisant les marchés en Belgique, l’fiston s’en tirerait mieux. Qui sait ? ça peut leur plaire aux Belges des frites orange…

Moi je me faisais tout petit dans mon coin. Seul le bouillonnement de la cafetière sur le feu à mazout rompait encore le silence. Je m’en voulais d’avoir tout raté. J’étais sans doute un mauvais vendeur, sinon pourquoi les acheteurs auraient éclaté de rire en voyant mes frites orange ? Je n’avais pas su me faire respecter. En deux mois, je n’avais vendu qu’une centaine de paquets et encore ! Plusieurs ménagères me les avaient rapportés dans une telle colère qu’elles me les avaient jetés à la tête, en me disant que le colorant orange s’était séparé de la frite à la cuisson et en me demandant de les rembourser ! Et ces dernières semaines, ils n’étaient plus achetés que par les supporters du Racing Club de Lens pour être lancés sur l’arbitre !

— Allons, dit mon papa semblant reprendre le dessus. Allons ! demain je vais prendre rendez-vous au Crédit Ligotais, auprès de Monsieur Trochu. C’est un homme à l’écoute des gens. Il me comprendra : Fiston, tu viendras avec moi, ça me donnera du courage. Et puis, après tout, c’est quand même nous les fers de lance de la start-up !

Deux jours après, mon papa et moi nous avions rendez-vous avec Monsieur Trochu. Il nous fit asseoir, puis se cala confortablement dans son fauteuil de cuir noir. Son œil aussi était noir. J’avais l’impression que tout était noir autour de nous. Après nous avoir observés fixement, il prit le premier la parole :

— Voyez-vous, mon jeune ami, dit-il à mon papa qui était pourtant plus âgé que lui, il y a deux catégories de gens : il y a ceux qui entreprennent et qui réussissent, et ceux qui entreprennent et ne réussissent pas. Pour simplifier, il y a les gagnants et il y a les perdants. Je vous observe depuis six mois : à l’évidence vous faites partie de la seconde catégorie.

Mon papa baissa la tête. J’étais rouge de honte.

— Parlons de vos pommes frites, reprit-il. Des frites orange ! Quelle idée !

— Mais vous saviez… osa mon papa.

— Avoir des idées, ce n’est pas difficile, coupa-t-il. Ce qu’il faut, c’est avoir la bonne idée. Or, des gens comme vous n’ont pas l’habitude de manier les idées, de les soumettre au banc d’essai de leur expérience, puis de les soupeser pour tester leur validité.

Je jure que c’est les mots qu’il a employés.

— Entreprendre, poursuivit-il, est réservé à une élite dont malheureusement, mon jeune ami, vous venez de faire la preuve qu’elle vous sera à jamais inaccessible.

Et, se tournant vers moi :

— Quand on sait pas faire du commerce, mon petit, on le laisse faire aux autres. Enfin, dit-il en fixant dans les yeux mon papa, vous aurez compris, mon jeune ami, qu’il ne peut plus être question, pour ma banque, de vous avancer le moindre centime. Contentez-vous de rembourser ce que vous devez. Montrez-vous honnête citoyen et nous oublierons ce que je qualifierais de déplorable malentendu.

Et il ajouta :

— Vous avez lancé une idée, une mauvaise idée, et elle vous revient dans la figure comme un boomerang.

— Comme une start à la crème, j’ai pensé en moi-même.

Sur ce, mon papa et moi, nous avons quitté le bureau, la tête basse et la rage aux poings. Est-ce bien vrai, me dis-je en moi-même, que des gens comme nous sommes condamnés à ne jamais réussir ? à rembourser des dettes leur vie durant ? et à subir la morgue de tous ces directeurs de Crédit Ligotais qui amoncellent impunément des milliards et des milliards de dettes ?

J’en étais là de mes réflexions quand nous sommes revenus, mon papa et moi, dans notre cuisine bien chaude. Ma maman nous avait préparé un bon bouillon avec un gros os plein de moelle comme je les aime. Et ma petite sœur sauta au cou de mon papa, lui appliqua un gros baiser sur la joue et lui dit à l’oreille :

— Tu sais, mon papa, on va pas te laisser tomber, on se serrera les coudes. Et puis, je vais te dire, elles étaient quand même bonnes tes frites à l’orange.