Mon papa, il a dit…

par  R. LIADÉFRITE
Publication : avril 2000
Mise en ligne : 6 mars 2010

—Youpi ! s’écria mon papa ce soir-là en rentrant de son travail à Auchou. Et, après avoir jeté son portable et sa calculette sur la table du salon, il mit son disque préféré “Les as de l’accordéon”, prit maman par la taille et se mit à valser comme un jeune homme.

Sans enlever son pouce de sa bouche, ma petite sœur riait aux éclats.

— ça y est, dit mon papa tout essoufflé. Sur les conseils de Guy Aznar, son conseiller économique, mon patron a décidé de faire de tous les employés d’Auchou des actionnaires. Nous allons devenir riches !

— C’est vrai ? demanda ma maman.

— Pour sûr, que c’est vrai, dit mon papa. Et il reprit ma maman par la taille et repartit pour une nouvelle valse.

Tout le monde riait aux éclats. Et même le canari sifflait à qui mieux mieux et sautait de perchoir en perchoir.

Quand tout le monde a été calmé, j’ai dit à mon papa :

— C’est quoi, un actionnaire ?

— C’est bien simple, dit mon papa. Je prends un exemple. Un jour on achète une action de 100 F. On devient actionnaire. Le soir on s’endort. Et le lendemain matin, elle vaut 110 F. On a gagné 10 F rien qu’en dormant !

— Et si on s’endort pas ? dit ma petite sœur, après avoir enlevé son pouce de sa bouche.

— C’est tout pareil, dit mon papa. Il suffit d’avoir des économies et le tour est joué.. Tiens, dit-il à ma petite sœur, tu ne penses pas si bien dire. Va chercher ton cochon en porcelaine, on va lui faire sa fête !

— Non, cria ma petite sœur, pas mon cochon en porcelaine !

— Mais ma chérie, dit ma maman, on n’a pas d’autres économies. Et puis, on va devenir riches et tu pourras bientôt le remplir.

Pendant que mon papa s’emparait du cochon et le cassait en deux, ma petite sœur pleurait à chaudes larmes, recroquevillée sur son pouce.

— 700 F ! s’écria mon papa, après avoir compté toutes les pièces. Sept actions de 100 F et sur chaque action on gagne 10 F rien qu’en dormant !

Ma maman a été la première à retomber sur terre et, avec son bon sens habituel, elle dit :

— Mais d’où ils viennent ces 10F ? ça ne viendrait pas par hasard de nos impôts qui ont encore augmenté cette année ?

— Pas du tout, dit mon papa. Mon copain Gustave, il a posé la question au patron qui a répondu : « c’est la Bourse », et qui a ajouté : « ça vient de nulle part. Si la Bourse elle a décidé de faire passer l’action à 110 F dans la nuit, eh bien, elle passe à 110 F. On n’y peut rien ».

— Mais où ils prennent cet argent ? s’obstinait à dire ma maman.

— De nulle part, a dit mon patron. C’est du virtuel. ça n’existe pas, mais il faut faire comme si ça existe.

Il y eut un grand silence. Quelque part, on sentait que le mot “virtuel” ne passait pas.

— Et toutes les nuits, ça monte comme ça ? reprit ma maman, pas décidée du tout à lâcher le morceau.

— Pas tout à fait, répliqua mon papa, de plus en plus embarrassé. Il paraît même que certaines nuits, ça descend. Et même qu’en une nuit, on peut tout perdre.

— Quoi ? dit ma maman. On peut tout perdre ? Mais c’est du vol !

— Non, répliqua mon papa, c’est du virtuel ! On n’a rien perdu puisque ça vient de nulle part.

— Mais mon billet de 100 F, où c’est qu’il est passé ? hurla ma maman. D’après toi, la Bourse le rembourse ? Mon œil ! Résultat, on aura tout perdu. 700 F d’économies en poussière ! Et le cochon en porcelaine à la poubelle !

Ma petite sœur pleurait à chaudes larmes dans son coin, les morceaux de cochon ramassés dans son tablier. Le canari avait depuis longtemps cessé de chanter. Et mon papa remettait tout doucement son portable et sa calculette dans ses poches. C’est ma maman qui décida de mettre fin au silence :

— Dis-moi, Ernest. Tu sais que j’aime bien ton patron. En plus, il a toujours été gentil avec toi. Tu crois pas que tu devrais plutôt lui demander une augmentation de salaire ?

Mon papa ne répondit pas. Et plus personne n’eut envie de parler de toute la soirée. Tard dans la nuit, je me suis levé, j’ai ouvert le tiroir de la commode et j’ai sorti un vieux tube de colle forte. Tant bien que mal, j’ai recollé les morceaux du cochon. Et avec mon crayon feutre, entre ses deux oreilles, j’ai écrit, « La Bourse ou la vie ? »

Soulagé, je me suis rendormi et, en rêve, le cochon m’a répondu : « La Bourse et la vie ».