Mon papa, il a dit…

par  R. LIADÉFRITE
Publication : mars 2000
Mise en ligne : 28 mars 2010

Créer à tout prix des emplois, occuper les gens à n’importe quoi pourvu qu’ils gagnent leur vie en étant “insérés” dans le système, même s’ils doivent faire pour cela un travail stupide, inutile, dégradant. On entend encore souvent ce refrain stupide…

Vive le fiston ! Bravo ! Bravo ! Toute la commune est fière de toi ! J’en croyais pas mes yeux : il y avait des banderoles partout, dans mon village. J’étais aussi fier que bar tabac et aussi ému que les footballeurs du Racing Club de Lens quand ils ont ramené leur titre de Champions de France. Et il fallait voir mon papa ! Il serrait des mains à droite, à gauche. Il était heureux, quoi, et peut-être pour la première fois fier de son fiston. Et moi, donc ! Une telle gloire en si peu de temps !

Ah bien sûr, je vous dois une explication. Un soir, mon papa rentre de son travail à Auchou, range son portable et sa calculette et me dit :

— Ça y est, fiston, je t’ai trouvé du boulot ! Va voir P’tit Louis, ton copain de l’ANPE, il a quelque chose pour toi.

Le lendemain matin, après mon footing et ma douche, je cours à l’ANPE et je retrouve P’tit Louis

— Salut, l’fiston, qu’il me dit. Voilà. J’ai étudié ta situation. C’est pas facile car à 28 ans, les emplois-jeunes, c’est plus pour toi, c’est dommage, parce que tu en prenais pour cinq ans, sans compter la rallonge que Martine elle sera obligée d’appliquer si elle ne veut pas voir le chômage repartir. Alors, voilà. J’ai deux boulots qui me restent. A toi de choisir parmi ces deux associations, tout ce qu’il y a de plus sérieux, je peux te le garantir. Ou bien “l’Association des Enculeurs de mouches” ou bien “l’Association de Recherche et de Détection des Enfoirés”.

J’hésite pas une seconde. Je rejette la première parce que mon papa me dit souvent “mais enfin, tu vas pas passer ta vie à enculer les mouches”, et je dis à P’tit Louis “Bravo pour la deuxième !”, sans trop savoir ce qui m’attend au tournant.

Je rentre illico presto à la maison et j’annonce la nouvelle à mon papa.

— Top là, fiston, qu’il me dit. Tu as fait le bon choix, vu que les enfoirés, c’est pas ce qui manque et on n’a pas fini d’en trouver ! Alors je sors le grand livre que P’tit Louis m’a confié, avec dessus une belle étiquette : en grosses lettres « Registre des Enfoirés” et en lettres plus petites “Répertoire et Recherche”. Mon papa saute dessus et, heureux comme un gosse qui vient d’avoir sa première sucette, ouvre le registre à la première page. “Regarde, fiston, me dit-il. Je me penche et je lis au-dessus de son épaule :“Président d’honneur du Club : Cambronne”.

— Merde, dit mon papa, ils n’y vont pas de main morte !

Et, en dessous, un dossier qui représente le Père Ubu en train de jeter son bâton à merdre à la face de tous les enfoirés de la terre.

Et v’là que mon papa, il se met à tourner les pages à toute vitesse. C’est qu’il y en a des enfoirés, en veux-tu en voilà ! J’arrive à capter quelques noms au hasard des pages, avec les formules et les dates s’il vous plaît.

— Carthage doit être détruite”, Caton, 146 avant J.C.

— Veni, vidi, vici , César, 47 avant J.C.

— Je m’en lave les mains, Ponce Pilate, 2000 ans avant le Bogue de l’an 2000 .

— Je suis le maître d’un immense empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, Charles Quint, 1520 .

Puis, pressé, mon papa feuillette les dernières pages.

— Gott mit uns Hitler, 1933 .

— Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts, Paul Reynaud, 1939 .

— Je vous ai compris !Charles de Gaulle, 1958 .

— Grozny doit être détruite, Poutine, octobre 1999 .

— Il faut réduire les chômeurs de confort, c’est-à-dire les individus qui ne veulent pas travailler, Alain Minc, décembre 1999 .

“Ah ! l’enfoiré ! s’est écrié mon papa en jetant le registre par terre. Traiter les chômeurs de la sorte, c’est une honte !”

Pendant tout le souper, il n’a pas desserré les dents, mon papa, même que ma petite sœur, elle n’avait plus sucé son pouce. Il était furieux. Et tout le monde est parti se coucher sans dire un mot.

Le lendemain matin, j’ai ramassé mon registre et cette fois, je l’ai feuilleté moi-même. C’est qu’il y en avait des noms ! Des tas de noms d’enfoirés défilaient devant mes yeux : Mike Moore, Président de l’Office Mondial du Commerce, ; Michel Camdessus, ancien Président du Fonds Monétaire International ; Pascal Lamy, porte-parole à Sea Atoll de la France, de l’Europe et des États-Unis réunis, ah ! le traître ! Thierry Desmarest, PDG de Total Fina, pour travail au noir…

Soudain, le téléphone sonne.

— Allo ! l’fiston ?

— Oui, c’est moi.

— Ici José Bové. Tu m’connais ? C’est moi, le casseur de Mac’Do.

— Ah bon ! que j’réponds, pas très rassuré.

— J’ai eu tes coordonnées par ton ami P’tit Louis. C’est bien toi qui tiens le grand Registre des Enfoirés ?

— Oui, enfin…

— Eh bien, fais ta valise. Demain nous partons pour Sea Atoll : il va y avoir du boulot ! Rendez-vous à 9h30 à Roissy.

Et il raccroche.

Je vous passe les détails. Moi qui n’avais jamais quitté mon village, voilà que je m’retrouve en Amérique avec mon grand registre sous le bras droit, la laisse de la chèvre de José dans la main gauche et un kilo de roquefort dans mon sac à dos.

Le premier jour, on a bien fait rire les Américains : ils n’avaient pas vu un tel folklore depuis la dernière attaque des Sioux, mais huit jours après, ils faisaient grise mine. José, il avait inscrit une vingtaine de noms sur le grand registre des Enfoirés qui repartaient tous la tête basse, comme si Lafayette leur était à nouveau tombé dessus.

— Tu vois, me dit José, quand on a le droit pour soi et un peu de culot, eh bien, on arrive à les enculer ces enfoirés !

Je ne sais pas si vous avez bien regardé la télévision quand on est revenu de Sea Atoll, parce que les téléspectateurs, ils ne regardaient que José en train de descendre la passerelle de l’avion, mais mon papa, ma petite sœur, ma maman et tous les copains du village, ils m’ont bien aperçu derrière José, avec mon grand registre sous le bras, et quand je suis revenu dans mon village, ils m’ont fait une de ces fêtes ! Et maintenant, quand je traverse mon village, toutes les filles me saluent avec un grand sourire. Bien sûr, j’en ai du boulot pour mettre à jour mon grand registre, mais je trouverai bien le temps de faire une conquête et, qui sait, de me marier bientôt.

C’est que, il faut le savoir, faire la chasse aux enfoirés, ça rapporte beaucoup plus qu’on ne le croit…