Mon papa, il a dit…

par  R. LIADÉFRITE
Publication : février 2000
Mise en ligne : 11 mai 2010

Mon papa, il s’appelle Ernest. Mais tout le monde à la maison l’appelle “mon papa”. Même ma maman, elle l’appelle “mon papa”. Je l’aime bien mon papa. Il est gentil et si intelligent ! Faut le voir, chaque matin, partir au travail à Auchou avec son portable et sa calculette. Il est fier comme Bar tabac. Et il faut pas dire du mal de ses trois dieux : Martine, Lionel et le Racing club de Lens.

— Et moi, là dedans ? a dit ma maman.

— Toi, c’est pas pareil, a dit mon papa. Martine elle a dit, il y a longtemps déjà, que tout le monde il allait retrouver du travail et elle tient parole, dit mon papa. Et Lionel, il a dit qu’on allait bientôt voir la fin du chômage.

— C’est pas pareil ? dit ma maman.

— Non, c’est pas pareil, il a dit mon papa en colère : on peut retrouver du travail et avoir encore beaucoup de chômeurs autour de soi. Regarde l’fiston, il a dit mon papa (l’fiston, c’est comme ça qu’il m’appelle, mon papa), regarde l’fiston, eh bien dans quelques mois, ça y est, il va retrouver du travail.

Depuis qu’il a dit ça, mon papa, je baisse la tête et je rougis. C’est vrai, mon papa il fait tout pour moi, et j’ai jamais travaillé. Il faut vous dire que j’ai 28 ans et qu’à la maison, même si j’aide ma maman à faire la vaisselle et mon papa à donner à manger aux lapins, même si on m’aime bien, on voudrait bien que j’aille enfin prendre l’air. Ce matin encore, j’ai écouté le poste pour en savoir plus et j’ai noté en vitesse une phrase de Jeannot (c’est comme ça que mon papa, qui a été ouvrier agricole autrefois, appelle Jean Glavany)

— Il a dit, Jeannot, en parlant des producteurs bretons : « Il faut mettre en œuvre une conversion stratégique du modèle agricole breton ». J’avoue que j’ai pas compris. Et quand mon papa il est rentré, je lui ai montré la phrase.

— C’est bien simple, fiston, il a dit mon papa, Jeannot il veut dire qu’au lieu de faire du porc et de la volaille, il vaut mieux revenir aux choux-fleurs et aux artichauts.

— Tu te moques du monde, a crié ma maman. C’est pas toi, il y a une paire d’années, qui a été déverser avec tes copains des tonnes et des tonnes de choux-fleurs et d’artichauts devant la sous-préfecture ?

Sur le coup, mon papa il s’est assis sur sa chaise et il a plus rien dit. Mais je le connais, mon papa, il a toujours une idée derrière la tête.

— Mais voyons, qu’il a dit mon papa, si le marché français il est saturé, pourquoi pas vendre nos choux-fleurs et nos artichauts aux Anglais, on leur achète bien des vaches et des veaux ?

— Et pourquoi pas aux Australiens, en l’an 2000, pendant l’année olympique ? a dit ma maman en riant. Depuis qu’ils nous battent au rugby et au tennis, ils sont gentils avec nous !

Mon papa, il a vieilli de dix ans d’un seul coup : vous pensez, se faire ramasser comme ça par ma maman, lui qui est si fier de son portable et de sa calculette. Alors, il lui a pas fallu deux minutes, à mon papa, pour se ressaisir. Justement, il a pris sa belle calculette et il a appuyé partout sur les touches et, au bout d’un moment, il a eu un sourire en coin. Je le connais bien, mon papa, quand il sourit comme ça, c’est qu’il a une idée géniale.

— Ecoutez-moi, vous tous, il a dit mon papa, pendant que ma petite sœur elle arrêtait de sucer son pouce. En attendant que l’fiston il trouve du travail, j’ai une solution. Lionel a bien dit que bientôt le chômage ça serait fini. Et même Guy Aznar, le conseiller économique de mon patron d’Auchou, il vient de sortir un livre qui s’appelle La fin des années chômage, alors c’est vous dire. Imaginez que, dans un an, il n’y aura plus que 270.000 chômeurs, comme dans les années soixante ; si Martine leur donne, comme cette année, 2,7 milliards de francs à se partager, c’est 10.000 francs en plus que chaque chômeur recevra. C’est pas beau ça ?

— Mais non, elle a dit ma maman, puisque l’fiston, il aura retrouvé du travail !

Mon papa en laissa tomber sa calculette. Il prit son portable, appuya sur les touches et cria :

— Julien ! la moto d’occasion que j’ voulais t’acheter pour l’fiston, ce sera pour plus tard !

Puis il jeta son portable sur son bureau et donna un coup de pied dans sa calculette. Moi, je me faisais tout petit. Je sentais qu’entre l’ boulot que je trouverai pas et les 10.000 francs qui me passaient sous le nez, j’étais encore le dindon de la farce.