Ne vous résignez jamais !

par  B. BLAVETTE
Publication : octobre 2012
Mise en ligne : 6 janvier 2013

Le texte ci-dessous relate l’épopée des “wobblies”, surnom donné aux membres du syndicat Industrial Workers of the World (IWW) dans les États-Unis du début du siècle dernier. C’est un récit de fureur et de violence, mais aussi et surtout, une immense leçon de courage, de solidarité et de dignité.

Car jamais une organisation de travailleurs ne fut réprimée avec autant de férocité par la puissance conjuguée du patronat et de l’État américain.

C’est que l’IWW fut l’un des très rares syndicats à mettre en péril l’existence même du capitalisme…

L’essentiel de ce texte repose sur le beau livre “Wobblies et Hobos”, de l’historien américain Joyce Kornbluh, les citations en sont extraites.

 États-Unis d’Amérique, première décennie du XXe siècle.

Le capitalisme étend son emprise, l’industrialisation se développe irrésistiblement et balaye tout sur son passage. Seul compte le profit maximum. Le monde du travail subit une incroyable violence, dans toutes les branches de l’industrie les conditions sociales sont effroyables. Dans le textile, la moitié des ouvriers sont des filles de 14 à 18 ans : le docteur Elizabeth Shapleigh, médecin dans la ville de Lawrence écrit « un nombre considérable de garçons et de filles meurt deux ou trois ans après leur première embauche, (…) 36% des hommes et des femmes meurent avant l’âge de 26 ans ». Dans l’industrie du bois, le bûcheron n’est pas considéré comme un être humain, le journal New Republic dénonce les conditions de logement sur les lieux d’abattage « Quarante bûcherons sont logés dans un baraquement qui ne devrait pas abriter plus d’une douzaine d’entre eux (….), un peu de foin tient lieu de matelas et de sommier (…), la nourriture est à peine mangeable, en matière d’hygiène les installations sanitaires sont pour le moins rudimentaires. » Dans les mines, les accidents mortels sont monnaie courante, les milices patronales impitoyables et la corruption généralisée, notamment celle des contremaîtres qui ont pris l’habitude de monnayer auprès des ouvriers les affectations aux filons les plus riches qui autorisent les meilleurs rendements. Mais les plus déshérités sont sans conteste les “hobos’, travailleurs saisonniers et itinérants qui parcourent le pays en voyageant en fraude sur les trains de marchandises à la recherche d’un emploi [1].

Face à cette situation, l’American Federation of Labour (AFL) est la seule organisation d’importance, mais elle ressemble à des syndicats actuels, prête à tous les compromis, pour ne pas dire toutes les compromissions. Pourtant de nombreux militants anarchistes et socialistes rêvent depuis longtemps d’un grand syndicat unitaire qui regrouperait les diverses branches de l’industrie. Un syndicat de combat qui, loin des jeux politiques, se consacrerait à l’action directe sur le terrain, et serait capable d’affronter le capitalisme…

Les tractations durèrent plusieurs années, mais au beau matin du 27 juin 1905, lorsque William D. Haywood, alias “Big Bill”, secrétaire d’un syndicat de mineurs, monta à la tribune du Brand’s Hall de Chicago devant une salle pleine à craquer, chacun dans l’assistance eut le sentiment de vivre un moment exceptionnel. Aux côtés de Bill siégeaient également diverses personnalités du monde syndical et notamment Thomas J.Hagerty, prêtre catholique converti au marxisme et révoqué par son évêque pour avoir appuyé une grève de mineurs, Lucy Parson, veuve d’un anarchiste condamné à mort et exécuté, ainsi que “Mother Mary Jones”, une frêle petite dame de 75 ans, militante en milieu ouvrier depuis plus d’un demi-siècle. Bill donna lecture des statuts du nouveau syndicat où figurait notamment la possibilité donnée à chacun de devenir membre sans distinction de sexe, de race, de nationalité, ainsi que le refus de tout contact avec quelque parti politique que ce soit [2]. Dans le préambule aux statuts figurait aussi une petite phrase, lourde de conséquences, qui avait, semble-t-il, été rédigée par J.Hagery, le prêtre catholique, « La classe ouvrière et la classe patronale n’ont rien en commun ». Par ces simples mots, le syndicat s’engageait résolument dans la lutte des classes, devenait une machine de guerre contre le capitalisme. Bien que s’inspirant largement de nombreux thèmes marxistes et anarcho-syndicalistes, l’IWW ne rédigea jamais aucun corpus théorique, se concentrant sur les luttes sur les lieux de travail et visant dans son action de conscientisation la fraction la plus paupérisée de la population : noirs fuyant les plantations de coton, bûcherons, “petites mains” des filatures, mineurs, immigrés parlant à peine l’anglais… La montée en puissance des luttes coordonnées dans les différents secteurs de l’économie devait, suivant cette logique, aboutir à une grève générale paralysant le capitalisme et entraînant sa chute, pour laisser la place à une forme de “démocratie ouvrière”.

Les débuts du nouveau syndicat furent très difficiles, de nombreuses polémiques éclatèrent, notamment autour de la question du rapport avec les partis politiques, certains estimant que l’on pouvait aussi combattre efficacement le capitalisme dans les urnes.

Il existe dans toutes les langues un mot généralement très bref : no, ou non. À la minute même où les travailleurs comprennent que le choix leur est offert de dire oui quand ils pensent oui et non lorsqu’ils pensent non, le travail devient le maître et le capital l’esclave.

Mahatma Gandhi.
(Conférence au Victoria-Hall de Genève en 1931).

Cependant, à partir de 1907, un phénomène inattendu et d’une importance cruciale pour l’avenir du syndicat intervient : le ralliement massif des “hobos”. Ces travailleurs itinérants constituaient un sous-prolétariat misérable et méprisé, mais ils n’étaient pas dépourvus de solidarité et d’organisation. En témoignent ces campements sauvages baptisés “jungle”, véritables institutions sociales avec ses propres règles où chaque nouvel arrivant devait apporter sa contribution et était tenu de laisser tout en ordre à son départ. Mais les déplacements clandestins dans les trains constituaient pour eux l’épreuve la plus difficile, pourchassés par les contrôleurs qui, parfois, n’hésitaient pas à les expulser du train en marche. Les premiers affiliés au syndicat organisent rapidement la riposte : les contrôleurs les plus brutaux sont copieusement rossés, et bientôt la petite carte rouge de l’organisation devient un véritable sauf-conduit sur les lignes ferroviaires. Ceci va conférer au nouveau syndicat un grand prestige parmi les hobos qui, parcourant tout le pays, deviennent ses propagandistes naturels. Certains finissent même par se consacrer presque entièrement au militantisme, transportant avec eux une petite boîte contenant les cartes d’adhésions, les tracts et les brochures, diffusant des chants et des poèmes. Le journal du syndicat, Solidarity, écrivait en 1914 « le travailleur nomade de l’Ouest incarne l’esprit même des IWW. Son cynisme joyeux, son mépris franc et affiché de la plupart des conventions de la société bourgeoise, font de lui un exemple admirable de la doctrine iconoclaste du syndicalisme révolutionnaire. Il n’est pas encombré d’une épouse ou d’une famille (…). On ne trouve nulle part ailleurs une fraction de la classe ouvrière plus adaptée pour servir d’éclaireurs et de voltigeurs de l’armée du travail. Ils pourraient même devenir les guérilléros de la révolution, les francs-tireurs de la lutte des classes ».

L’IWW va bientôt intervenir sur tous les fronts dans l’industrie textile, les mines, l’agriculture, l’industrie du bois, défendant la liberté d’expression prévue par la constitution….Il ouvre des locaux dans de nombreuses villes. On y trouve systématiquement un réchaud sur lequel mijotent un ragout et un pot de café, ainsi qu’une salle de réunion et de lecture souvent pourvue d’un piano pour jouer les airs populaires du moment et accompagner ceux qui veulent chanter. Car chansons et poèmes tiennent une grande place dans l’action du syndicat : on chante dans les piquets de grève, lors des manifestations, autour des feux des campements hobos… Le “Petit livre rouge des chants de l’IWW”, qui comptait plus de 200 textes, connut un immense succès et pas moins de 29 rééditions.

Ne pleurez pas les morts qui reposent dans la terre,
Poussière redevenue poussière.
La douce et calme terre qui enfante ceux qui meurent,
Ainsi que tous doivent un jour mourir.
Ne pleurez pas vos camarades contraints de loger,
Et trop forts pour implorer,
Dans ce cercueil de fer qu’est la cellule
Où ils sont enterrés vivants.
Pleurez plutôt l’apathique multitude,
Pleutre et docile,
Qui voit le supplice du monde et son injustice
Et n’ose élever la voix !

Ralph Chaplin.
Ralph Chaplin était graphiste dans la publicité. Il rejoignit les IWW en 1913 et devint un auteur, très prolifique, de poèmes prolétariens.

Des conférences sont aussi régulièrement organisées traitant d’économie, de psychologie, de sociologie, de biologie et de régulation des naissances. En fait, ces locaux constituaient une alternative aux bars et aux maisons closes qui étaient souvent les seuls lieux où les hobos pouvaient trouver un peu de chaleur humaine. Les travailleurs étaient là chez eux, ces quelques pièces étant comme la prémonition d’un autre monde à venir où pouvaient commencer à se réaliser les mots d’ordre du syndicat : “éducation, organisation, émancipation, solidarité”…

Il ne faudrait cependant pas penser que la vie interne du syndicat fut exempte de débats, et parmi ceux-ci la question du “sabotage” fit l’objet de discussions passionnées. Le sabotage peut revêtir trois formes : mettre les machines en panne, ralentir la production, gâcher les produits. La destruction des moyens de production n’a jamais été utilisée par les wobblies car « pourquoi détruire ce qui en fait nous appartient, doit nous appartenir un jour ? » ; par contre le ralentissement volontaire des cadences et la dégradation de la qualité des produits permirent parfois de faire plier le patronat, notamment dans l’industrie textile et la confection.

 La grève de Lawrence

Début janvier 1912 éclate à Lawrence une grande grève de vingt-cinq mille ouvriers du textile qui, par son organisation et sa détermination, fit découvrir au pays la philosophie et l’efficacité du syndicalisme radical. Ce ne fut pas une grève ordinaire, ce fut une sorte de révolution à petite échelle. Pendant dix semaines, les grévistes vont défier la troupe envoyée pour mater la révolte. D’immenses cortèges parcourent la ville en entonnant le fameux Chants des ouvrières de Lawrence :

Ce chant fit le tour du pays, fut repris jusqu’en Europe, et récemment le cinéaste anglais Ken Loach en tira un film magnifique [3]. Collectes de soutien, soupes populaires, hôpitaux de campagnes avec le concours de médecins sympathisants vont permettre à la grève de “tenir”.

Bread and roses (Du pain et des roses)

Tandis que nous marchons, marchons dans la beauté du jour,
Un million de cuisines obscures, un millier d’ateliers gris
Sont touchés par l’éclat qu’un soleil soudain découvre,
Car on nous entend chanter : 
« Du pain et des roses ! Du pain et des roses ! »

Tandis que nous marchons, marchons, nous luttons aussi pour les hommes,
Car ils sont les enfants des femmes et nous les maternons à nouveau.
Nos vies ne seront pas baignées de sueur de la naissance à la mort.
Les cœurs sont affamés comme les corps : donnez-nous du pain mais aussi des roses !

Tandis que nous marchons, marchons, d’innombrables femmes mortes
Accompagnent nos chants de leur cri ancien : « Du pain ! »
Leurs esprits affligés par la besogne ne connaissaient guère l’art, l’amour et la beauté.
Oui, nous nous battons pour du pain….mais aussi pour des roses !

Tandis que nous marchons, marchons, nous apportons des jours plus grands.
Quand les femmes se dressent, c’est l’espèce humaine qui cesse de ramper.
Finie la dure besogne soumise à l’oisiveté : dix qui triment pour un qui se prélasse,
Voici qu’arrive le partage des gloires de la vie….
Du pain et des roses ! Du pain et des roses !

Mais aussi une innovation va frapper les esprits : de nombreux enfants de grévistes sont envoyés vers d’autres villes dans des familles d’accueil, et treize d’entre eux vont témoigner devant le Congrès à Washington sur la dureté des conditions de vie des ouvriers du textile. Et c’est autour de ces enfants que va se jouer le sort de la grève. Les autorités de Lawrence, en violation de tous les droits constitutionnels, interdisent à d’autres enfants de quitter la ville, mais le 24 février, 150 enfants se présentent à la gare à destination de Philadelphie. La police charge, arrache les enfants à leurs parents. Dans la panique, il y a de très nombreux blessés. Le pays s’émeut, les protestations affluent par milliers au Congrès, les grévistes ont gagné, la direction des filatures accepte toutes les revendications.

Le critique littéraire Kennedy Mac Gowan devait écrire dans l’hebdomadaire Forum Magazine : « Quel que soit leur avenir, les IWW ont accompli quelque chose de primordial : l’éveil individuel des “illettrés” et de la “lie du peuple” à une conception originale, personnelle, de la société, allant de pair avec une prise de conscience du public quant à leur dignité et aux droits qu’ils ont en tant que membres de cette société. Ils ont accédé à quelque chose de plus que la conscience de classe, ils ont appris la conscience de soi ».

Sa réputation maintenant solidement établie, l’IWW va avoir l’opportunité d’étendre son influence auprès des travailleurs agricoles saisonniers à travers l’épisode connu sous le nom “d’émeute du houblon de Weathland” qui est considéré par les historiens comme « l’un des évènements les plus significatifs de la longue histoire des troubles sociaux en Californie ». Début août 1913, plus de 3.000 personnes, hommes, femmes et enfants, campent sur une colline près de Maryville où se trouve la plantation de houblon de Ralph H. Durst, le plus gros employeur de main d’œuvre de la région. Durst avait annoncé l’embauche de 2.700 personnes, deux fois plus que nécessaire, afin d’attirer un maximum de travailleurs et faire ainsi baisser les salaires. Les conditions d’hébergement sont épouvantables, la puanteur dans le campement est indescriptible. Seule une petite trentaine de militants de l’IWW sont présents, mais, profitant de l’exaspération ambiante, ils parviennent à mobiliser une fraction significative des travailleurs. Un comité est rapidement formé pour exiger un salaire décent et une amélioration des conditions d’hébergement. Suite à une violente altercation avec Durst, la tension monte dangereusement et les autorités de l’État décident d’intervenir. Les policiers tirent en l’air, mais exaspérée, la foule se rue alors sur eux, incendie la ferme, détruit une partie de la récolte… On relèvera de très nombreux blessés et 4 morts, deux ouvriers, le procureur de l’État et l’adjoint du shérif. Le gouverneur décide alors de faire intervenir la troupe pour « rétablir l’ordre et protéger la propriété privée ». De nombreux membres de l’IWW sont arrêtés, deux d’entre eux se suicideront en prison, suite à des tortures. Mais la nouvelle de l’émeute se répand comme une traînée de poudre, ajoutant encore au prestige du syndicat ; les sections poussent comme des champignons à travers tout l’État de Californie. C’est le début d’une véritable guerre sociale qui durera près de 10 ans avec des résultats contrastés pour les saisonniers, parfois des défaites, parfois des victoires. Une chose est sûre cependant, cette lutte coûtera très cher aux fermiers (récoltes retardées ou endommagées, obligation d’engager des milices privées…), beaucoup plus cher que l’acceptation de conditions de travail décentes ; ce qui met en relief le caractère avant tout idéologique de la confrontation.

 Tueurs à gages contre mineurs de speculator

Pourtant, aucune lutte ne fut plus dure, plus acharnée que celle des mineurs de l’Ouest. Tenter d’en rendre compte revient à décrire une liste ininterrompue d’arrestations, de passages à tabac, d’assassinats, de mitraillages de réunions syndicales… Cependant, on ne peut omettre de relater ici les évènements qui se déroulèrent dans la ville de Butte. En juin 1917, un coup de grisou se produit à 800 mètres de profondeur tuant 164 mineurs brûlés et étouffés. Dans cette mine dénommée Speculator, les conditions minimales de sécurité prévues par la loi ne sont même pas respectées. Les 14.000 mineurs se mettent aussitôt en grève, l’IWW jouant un rôle central dans la mobilisation et l’organisation du mouvement. La direction fait preuve d’une intransigeance farouche et W.A. Clark, patron de l’une des compagnies minières, déclare qu’il préfèrerait noyer les mines plutôt que de céder aux revendications des grévistes. La loi martiale est bientôt décrétée et les incidents se multiplient entre les grévistes et les “forces de l’ordre”. En juillet, la direction fait quelques concessions, que les mineurs jugent insuffisantes et la grève se poursuit… Le 1er août à 3 heures du matin, six hommes masqués et armés font irruption dans la chambre de Franck Little, membre du bureau exécutif des IWW, spécialement détaché à Butte pour venir assister les mineurs en lutte. Little est emmené dans la nuit, châtré avant d’être pendu… L’émotion est immense, un cortège de 8 km accompagne son cercueil lors des obsèques… Mais les tueurs ont bien choisi leur victime, Little était l’âme du mouvement. Lentement la grève se délite et prend fin après quelques concessions symboliques de la direction…

 Le déclin

Avec le recul du temps, aujourd’hui, on peut estimer que les événements de Butte résonnent comme le signe avant-coureur du déclin du syndicat.

L’histoire alors est en train de tourner, les conditions de l’action, d’évoluer profondément. Les États-Unis viennent d’entrer en guerre et l’IWW est immédiatement accusé d’être à la solde de l’ennemi, d’être financé par “l’or allemand”, ce qui permet de justifier des arrestations par centaines, ce dont le syndicat ne se remettra jamais. La répression devient d’une incroyable sauvagerie, confinant à une forme d’hystérie, démontrant une fois de plus que lorsque le capitalisme se sent menacé, il est capable du pire, même dans un pays plus ou moins démocratique.

 La fusillade du Verona

Déjà, un an auparavant, la tragédie connue sous le nom de “voyage du Vérona” semble prémonitoire. Le 5 novembre 1916 une délégation de 250 Wobblies quitte Seattle à bord du ferry Verona à destination d’Everett pour une manifestation en faveur de la liberté d’expression. Prévenu de leur arrivée, le shérif d’Everett les attend en compagnie de 200 miliciens armés jusqu’aux dents. Dès l’accostage le shérif et ses hommes ouvrent le feu sur le bateau, atteignant indistinctement des militants et des passagers totalement étrangers à l’affaire. Certains syndicalistes ripostent et la fusillade durera une dizaine de minutes jusqu’à ce que le bateau parvienne à se mettre hors de portée des tirs.

Le nombre des victimes (certainement plusieurs dizaines) ne fut jamais connu avec précision car de nombreux corps, ayant basculé dans le fleuve, furent happés par des tourbillons particulièrement violents en cet endroit. Il est sûr en revanche que le sherif et ses acolytes ne furent pas sérieusement inquiétés par la justice, que le syndicat fut rendu responsable de la tuerie, et les militants emprisonnés. Et la presse, dans l’ensemble aux ordres de l’idéologie dominante, d’enfoncer le clou : « La corde, ils ne méritent que ça. Il vaudrait bien mieux qu’ils soient morts, car ils sont absolument inutiles dans l’économie humaine. Ils sont le rebut de la création et doivent être jetés à l’égout de l’oubli, pour y pourrir dans un engorgement froid comme n’importe quel excrément » ose écrire le Sans Diego Tribune dans un éditorial…

 Ressort cassé…

Durant les années 20, l’IWW fut encore capable de mener des actions d’importance, notamment la grande grève des mineurs du Colorado en 1926-1927 qui fut largement victorieuse, malgré une répression une fois de plus féroce. Mais “le ressort” était cassé et le syndicat, devenu purement revendicatif, n’était plus en mesure d’inquiéter sérieusement le capitalisme. La classe ouvrière, moins radicale, commençait à se convertir au fameux “compromis fordiste” qui devait ouvrir la voie à la consommation de masse…

 

Le lecteur l’aura probablement compris, ce texte ne vise pas seulement à rappeler l’une des plus belles pages de l’histoire ouvrière ; il vient en complément de mes deux textes précédents La révolution est-elle encore possible ? [4], et Heuristique de la peur [5] qui tentaient d’imaginer dans quelles conditions nous pourrions lutter efficacement contre le capitalisme.

 

À cet égard, l’aventure des IWW est riche d’enseignements :

•1 – Dès sa création l’IWW fit le choix de s’adresser à la fraction la plus déshéritée de la population, à ceux qui, déjà le “dos au mur”, n’avaient rien à perdre. Un peu comme si aujourd’hui une organisation s’avisait de mobiliser en priorité les exclus de notre société : jeunes des banlieues, chômeurs, sans abris, travailleurs pauvres et précaires.

Les principaux dirigeants et les militants du syndicat appartenaient directement à ces classes paupérisées, en conservaient le mode de vie et la culture, ce qui leur permettait de garder un contact permanent avec le monde ouvrier, d’évoluer dans son sein “comme un poisson dans l’eau” et en cela résidait sa force. Ceci est à comparer avec nos actuels “apparatchiks” syndicaux avec gardes du corps, chauffeurs, et voitures de fonction, complètement coupés de ceux dont ils prétendent défendre les intérêts.

•2 – Même à leur apogée, les IWW ne furent jamais plus de 100.000, ce qui démontre que l’efficacité ne réside pas dans le nombre, mais dans la détermination. Prétendre, comme nous le faisons souvent aujourd’hui, que le capitalisme s’effondrera le jour ou une majorité de la population sera convaincue de sa malfaisance est au mieux une illusion, au pire un prétexte à l’inertie.

•3 – Les IWW rassemblaient des populations d’origines, de langues et de cultures fort diverses, des immigrés de différents pays du monde : Europe, Asie, Amérique du sud… Certains d’entre eux parlaient à peine l’anglais. Construire une organisation capable de coordonner les luttes au niveau européen est donc possible.

•4 – Les IWW n’ont jamais prôné la violence comme moyen d’action et il n’est pas un seul exemple où ils en aient pris l’initiative. Par contre, ils n’hésitaient jamais à recourir à l’auto-défense lorsque cela s’avérait inévitable. Aujourd’hui, nous nous laissons matraquer, expulser, arrêter, ou pire, sans autres réactions qu’une vague “indignation” ou quelques vaines pétitions. Nos ennemis sont des loups, nous sommes les agneaux…

 

On objectera qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, d’organisation semblable aux IWW. Certes, mais si nous examinons attentivement le paysage français, par exemple, nous réalisons que des graines ont déjà été semées, qui ne demandent qu’à se développer.

De nombreuses organisations interviennent dans différents domaines relevant de l’intérêt général, souvent aux marges de la légalité capitaliste, en n’hésitant pas à prendre des risques collectifs et personnels.

On peut citer de manière non exhaustive :
•les Faucheurs Volontaires d’OGM qui luttent pour notre sécurité sanitaire ;
•Greenpeace, qui est passé maître dans l’art d’organiser des “opérations commando” en relation avec les questions écologiques ;
•la Confédération Paysanne, qui s’efforce de promouvoir une agriculture de qualité ;
•le réseau Sortir du Nucléaire, qui pointe les dangers de cette forme d’énergie ;
•le Réseau Éducation Sans Frontière (RESF) qui défend avec véhémence les droits des étrangers sans papiers ;
•les diverses organisations qui tentent de faire appliquer le droit au logement maintenant inscrit dans la constitution en organisant notamment des occupations de logement vacants,
•des syndicats de salariés, minoritaires mais cependant très actifs, SUD par exemple.
etc.

Imaginons maintenant que nous puissions fédérer, ou plus simplement coordonner, ces différentes organisations, nous disposerions d’une “force de frappe” capable d’intervenir dans les différents secteurs de la vie publique, de générer une synergie considérable, et disposant de militants déterminés…

 

Le titre de ce texte, Ne vous résignez jamais ! était l’une des devises des IWW. Or aujourd’hui, force est de constater que, riches ou pauvres, nous nous sommes bel et bien résignés au monde existant. Les riches, domestiqués par “la pression du confort“, les pauvres, anesthésiés par le désespoir.

Pourtant voici que toutes nos certitudes volent en éclats car se profile le plus grand défi que notre espèce ait jamais eu à relever : la question écologique. Ce mur vers lequel nous nous précipitons pourrait agir comme un électrochoc, réveillant chez chacun de nous l’instinct élémentaire de conservation. Car ici, riches ou pauvres, nul n’échappe.

L’heure est à la mobilisation.

Il faut maintenant que chaque couple qui projette d’avoir un enfant se pose une question très simple : quel avenir avons-nous contribué à lui préparer ? Pourra-t-il atteindre cette plénitude qui doit s’attacher à toute vie humaine, ou bien allons-nous le condamner à une simple survie au sein d’un monde dévasté ?


[1N’oublions pas que loin d’appartenir au passé, ces conditions sociales infrahumaines ont simplement été transférées dans les pays pauvres du sud qui produisent les monceaux de marchandises nécessaires à notre société de consommation. Voir notamment “Zones franches” par Bernard Blavette, GR 1129 – mars 2012.

[2Ce point s’illustre tout particulièrement par la grande méfiance que l’IWW a toujours entretenue vis-à-vis du nouveau pouvoir soviétique issu de la Révolution d’octobre 1917.

[3Sous le titre Bread and roses, sorti en 2000.

[4GR 1131, mai 2012

[5GR 1132 de juin 2012, comportant déjà une brève relation de l’histoire des IWW.