Non-violence active et désobéissance civile

par  B. BLAVETTE
Publication : janvier 2018
Mise en ligne : 11 avril 2018

Assez étrangement la non-violence active et la désobéissance civile n’ont jamais été utilisées sur une grande échelle dans les luttes sociales en Europe. Elles ne sont mises en pratique que par de petits groupes de militants (faucheurs de cultures OGM, opposants à l’aéroport de Notre-Dame des Lan­des…) trop peu nombreux pour établir un rapport de force favorable à l’échelle d’un pays ou de l’Union Européenne. Les grands syndicats professionnels n’ont à ce jour jamais utilisé une arme qui a pourtant largement fait la preuve de son efficacité au XXème siècle dans des luttes d’une vaste ampleur comme le combat pour l’indépendance de l’Inde ou pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis. Il semble donc intéressant pour les mouvements sociaux de tenter de définir ce que recouvrent réellement la non-violence active et la désobéissance civile, deux notions étroitement intriquées. Pour cela, j’ai sélectionné un certain nombre de citations et de “morceaux choisis” qui me paraissent particulièrement éclairants et qui émanent de trois personnalités ayant fortement marqué les luttes non violentes : Henry David Thoreau, le mahatma Gandhi et le pasteur Martin Luther King. Lorsque cela m’a semblé nécessaire j’ai assorti les citations de quelques commentaires. Ce texte ne prétend évidemment pas à l’exhaustivité, le lecteur désireux d’approfondir ce thème pourra se reporter à la petite bibliographie ci-dessous.

Henry David Thoreau (1817-1862) :
La désobéissance civile.

Henry David Thoreau, c’est le précurseur. Celui qui, s’inspirant de certains écrits de Tolstoï, a en quelque sorte théorisé et mis personnellement en pratique la désobéissance aux lois en vigueur qu’il estimait injustes. Farouche opposant à la guerre entre le Mexique et les États-Unis, il refusera de payer ses impôts en signe de protestation, ce qui lui vaudra plusieurs mois de prison.

On remarquera que pour Thoreau la résistance est surtout individuelle, il n’a pas réellement envisagé l’action collective organisée.

Des milliers de gens sont opposés en opinion à l’esclavage et à la guerre, mais ils ne font rien pour y mettre un terme et s’asseyent les mains dans les poches en déclarant qu’ils ignorent quoi faire.

Même voter pour la justice, ce n’est rien faire pour elle. C’est se contenter d’exprimer un faible désir de la voir prévaloir. Le sage ne laissera pas la justice à la merci du hasard d’un vote.

Des lois injustes existent : nous satisferons-nous de leur obéir ou tâcherons-nous de les amender en leur obéissant jusqu’à ce que nous y ayons réussi ? Notre devoir n’est-il pas plutôt de les transgresser sur-le-chanp ?

Une fois que le sujet a refusé son allégeance et que le fonctionnaire a démissionné, la révolution est accomplie.

Sous un gouvernement qui emprisonne un seul être injustement, la juste place du juste est aussi la prison.

(La désobéissance civile, éd. Fayard, Mille et une nuits)

Gandhi (1869-1948)
La lutte pour l’indépendance de l’Inde

Ce système de gouvernement est ouvertement basé sur l’exploitation sans merci de millions innombrables d’habitants de l’Inde. C’est pourquoi c’est un devoir pour ceux qui ont conscience du mal terrifiant engendré par le gouvernement d’être déloyaux et de prêcher ouvertement la déloyauté. (….) La loyauté envers un état corrompu est un péché, la déloyauté une vertu (…). La désobéissance aux lois d’un État mauvais est un devoir, obéir c’est participer au mal. (….). Un acte barbare ne l’est pas moins parce qu’il a la caution de la loi.

(Editorial pour le journal Young India, 1930)

La non violence doit avoir son origine dans l’esprit. La non violence du corps sans la coopération de l’esprit est la non violence du faible et du lâche, et n’a donc aucun pouvoir (…).Une nation perd sa liberté à cause de sa propre faiblesse, immédiatement après avoir surmonté notre faiblesse nous recouvrons notre liberté. Aucun peuple ne peut être assujetti sans sa coopération volontaire ou involontaire. Vous vous prêtez à une coopération involontaire quand, par peur de quelque mal physique vous vous soumettez à un tyran.

(Conférence donnée à Marseille devant des étudiants, 1931)

A Bombay, la police a été forcée de capituler devant une immense armée de manifestants. L’affaire commença par un cortège qui parcourait la ville pour protester contre l’échauffourée des salines de Dharasana au cours de laquelle de nombreux volontaires de Ghandi furent blessés. Quand les manifestants approchèrent du quartier du port, centre européen des affaires, ils trouvèrent un barrage solide de 500 agents de police qui leur en interdisait l’accès. Il était alors 3 heures de l’après midi. Après une brève conversation avec le chef de la police, les leaders de la manifestation donnèrent l’ordre à la foule qui suivait de s’asseoir par terre et de ne pas bouger.

Un espace fut laissé entre le cordon de la police et la foule où les leaders ne laissaient pénétrer personne pour éviter les possibilités de conflit.

Le bruit de l’incident se répandit dans la ville. D’autres manifestants accoururent de toutes parts et bientôt leur nombre atteignit un quart de million. Toutes les voies adjacentes étaient bloquées par une masse inerte d’hindous accroupis sur le sol et toute circulation rendue impossible. Cette situation pleine de périls dura quatre longues heures. Enfin et de guerre lasse, le commissaire en chef de la police informa les leaders qu’ils pourraient reformer leur cortège à condition qu’ils promettent la tranquillité.

(Le Soir de Bruxelles, 25 mai 1930)

On ne peut évoquer le combat de Gandhi sans faire référence à sa fameuse « marche pour le sel ». Début 1930, le gouverneur anglais de l’Inde impose une taxe sur le sel fortement préjudiciable à tous les éleveurs de bétail. Gandhi réplique en organisant une marche de plus de 400 kilomètres vers la mer où sera symboliquement extrait du sel alors que simultanément les salines seront occupées. Parti le 12 mars 1930 avec une centaine de compagnons Gandhi parvient à la côte le 6 avril avec plus d’un million de marcheurs. L’opération sera ponctuée de violences entre les manifestants et l’armée britannique qui tente d’interrompre la manifestation. On déplorera de nombreux morts et blessés.

Le mouvement ouvrier peut toujours être victorieux s’il est parfaitement uni et décidé à tous les sacrifices quelle que soit la force des oppresseurs. Mais souvent ceux qui guident le mouvement ouvrier ne se rendent pas compte de la valeur du moyen, (la désobéissance, la non coopération), qui est mis à leur disposition et que le capitalisme ne possèdera jamais. Si les travailleurs arrivent à faire la démonstration, facile à comprendre, que le capital est absolument impuissant sans leur collaboration, ils ont gagné la partie. Il existe en toutes les langues un mot généralement très bref : no ou non. À la minute même où les travailleurs comprennent que le choix leur est offert de dire oui quand ils pensent oui et non quand ils pensent non, le travail devient le maître et le capital, l’esclave.

(Conférence au Victoria-Hall de Genève, 10 décembre 1931)

Notre non violence est le plus rude des combats. Le chemin de la paix n’est pas celui de la faiblesse. Nous sommes moins ennemis de la violence que de la faiblesse.

(Romain Rolland, admirateur de Gandhi)

Pour aller dans le sens de Romain Rolland n’oublions pas cette déclaration de Gandhi souvent occultée : « Si l’on me donne à choisir entre la lâcheté et la violence, je choisis la violence ».

Le pasteur Martin Luther King (1929-1968)
La lutte pour les droits civiques.

Le pasteur King définit ainsi la non-violence active :

« Ce n’est pas une méthode pour les lâches mais pour les forts ; elle implique qualité spirituelle et courage personnel.
Elle ne cherche pas à humilier l’adversaire mais à gagner son amitié et sa compréhension. Convaincre et non vaincre. Le but est toujours la réconciliation.
Elle attaque les forces du mal plutôt que les personnes qui commettent le mal. De même, la victoire sera celle de la justice non celle de telle ou telle personne.
Elle implique l’acceptation de la souffrance sans désir de vengeance. Le sacrifice de soi est la meilleure preuve d’une volonté de servir l’humanité.
Elle évite non seulement la violence extérieure du corps mais aussi la violence intérieure de l’esprit.
Elle se fonde sur la conviction que l’Univers est à la recherche d’une harmonie morale qui sera faite de justice et de liberté ».

(Article pour le journal Christian Century, 6 février 1957).

On nous demande souvent « Comment pouvez-vous recommander de violer certaines lois et d’en respecter certaines autres ? ». La réponse est qu’il existe deux catégories de lois : celles qui sont justes et celles qui sont injustes. Toute loi qui élève la personne humaine est juste. Toute loi qui la dégrade est injuste. (….) En réalité, ce n’est pas nous qui créons la tension en nous lançant dans l’action directe non violente. Nous nous contentons de rendre visible une tension cachée qui existe déjà.

(Lettre de prison, 16 avril 1963).

Quand nous avons refusé de faire marche arrière malgré les ordres beuglés par Connor, le chef de la police de Birmingham, celui-ci a crié à ses hommes de faire fonctionner les lances à incendie. L’un des moments les plus fantastiques de l’histoire de Birmingham a été celui où ces Noirs, beaucoup d’entre eux à genoux, ont regardé immobiles et sans peur les hommes de Connor avec leurs lances, leurs matraques et leurs chiens, puis lentement se sont levés et se sont mis à avancer. Alors les gens de Connor se sont écartés comme hypnotisés pendant que les Noirs passaient devant eux. J’ai vu là, j’ai ressenti là, pour la première fois, la fierté et la puissance de la non-violence. (…) Chaque fois que la non-violence est utilisée de manière à toucher la conscience angoissée d’une communauté ou d’une nation, l’opinion publique devient votre alliée et fait pression en votre faveur. C’est pourquoi la non-violence est une arme aussi puissante que juste. (…) Une autre des principales forces à l’œuvre quand on utilise l’arme de la non-violence consiste en son étrange pouvoir de transformation, de transmutation, sur les individus qui se soumettent à cette discipline et se trouvent investis d’une mission dont l’envergure dépasse la leur propre. Ils deviennent pour la première fois « quelqu’un » et ils ont pour la première fois le courage d’être libres. (…) Il existe un mal pire que la violence, c’est la lâcheté.

(Interview pour The New York Review of Books, janvier 1965)

Aucun pays ne peut traverser plus grande tragédie que de plonger des millions de citoyens dans la conviction de n’avoir aucune part à leur propre société.

(Discours à Montgomery, 25 mars 1965).


On remarquera la large continuité de pensée entre Gandhi et le pasteur King qui repose sur trois idées force : la recherche de la non-violence permet à l’action de demeurer dans un cadre éthique, elle laisse la porte entr’ouverte pour une éventuelle réconciliation entre les parties en lutte et, surtout, elle permet aux défenseurs de la justice et de la liberté de ne pas en venir à utiliser les méthodes mêmes de leurs oppresseurs. Pourtant, comme l’affirment Gandhi et King, il existe des cas extrêmes pour lesquels l’usage de la violence devient inévitable, ce fut notamment le cas de la lutte contre l’idéologie nazie. Mais tous les résistants de la dernière guerre le reconnaissent, ils ne se résolurent à la lutte armée qu’avec la plus extrême répugnance et cela amena Albert Camus à déclarer dans sa “Lettre à un ami allemand” : « Ce que je ne vous pardonnerai jamais c’est de nous avoir obligés à vous ressembler ».


Bibliographie :
- Étienne de La Boétie, La servitude volontaire, éd. Arléa.
- Henry David Thoreau, La désobéissance civile, éd. Fayard, Mille et une nuits.
- Martin Luther King : Un homme et son rêve, éd. du Félin.
- Martin Luther King, Je fais un rêve, éd. Bayard.
- Suzanne Lassier, Gandhi et la non-violence, éd. du Seuil, Coll. Points.
- Jean-Marie Muller, Gandhi l’insurgé : L’épopée de la marche du sel, éd. Albin Michel.


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