Nous glissons au fascisme

(Extraits) - La Grande Relève, N° 30 (nouvelle série), avril 1948
par  J. DUBOIN
Publication : avril 1948
Mise en ligne : 25 août 2005

On parle constamment de fascisme, mais sans jamais rechercher ses causes profondes.
On laisse croire qu’il est né sans qu’on sache pourquoi.

Pourtant, ce n’est pas par l’effet du hasard qu’il a surgi, presque au même moment, en Italie avec Mussolini, en Allemagne avec Hitler, en Espagne avec le Général Franco, au Portugal avec Salazar, en Grèce avec le Général Plastiras, en Argentine avec le Colonel Farrel, au Brésil avec le Colonel Vergas, au Japon avec le Général Sadao Aaraki, en Autriche avec Seipel et Dolfuss, etc...

Le fascisme est un produit de la déplorable situation économique qui règne dans le monde et à laquelle on ne se donne pas la peine de réfléchir.

Il est une conséquence de la révolution mécanicienne qui bouleverse les rapports sociaux.

Partout, les gouvernements fascistes se sont installés en exploitant le mécontentement des masses et avec l’aide financière des partis réactionnaires.

Qu’est-ce donc que le fascisme ?
C’est la forme autoritaire que revêt le capitalisme en pleine décomposition.

Est-il vraiment bien difficile de comprendre pourquoi ?

Le capitalisme est un système économique qui, par définition, se maintient spontanément en équilibre. Autrement dit, c’est un système dans lequel par le simple jeu de la libre concurrence, l’harmonie s’établit automatiquement entre les intérêts privés. De telle sorte que l’offre et la demande s’équilibrent toutes seules, aussi librement que les salaires et les prix, que les importations et les exportations, etc... Il ne reste à l’état qu’à maintenir l’équilibre entre ses recettes et ses dépenses et la monnaie demeure saine. Car, si la monnaie n’est pas stable, toutes les transactions sont faussées puisqu’elles sont toutes fondées sur elle.

Ajoutons que ce système a fonctionné plus ou moins mal pendant deux ou trois siècles, ce qui a suffi pour qu’il fut déclaré éternel par ceux auxquels il a permis de s’enrichir.

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Or, quelqu’un troubla la fête : c’est le progrès technique dont le subit et prodigieux développement élimine un nombre grandissant de travailleurs.

La rupture de l’équilibre entre l’offre de travail et la demande d’emploi provoque la rupture de tous les autres équilibres, et le système se bloque.
L’événement s’est produit peu après la première guerre mondiale, mais on l’a caché sous le nom de crise dite de " surproduction ", sans remarquer que cette fameuse crise était définitive.
Alors apparut le fascisme dont le but est de rétablir, par voie d’autorité, tous les équilibres capitalistes devenus introuvables.
Oui, mais comment ?
En substituant la contrainte à ce que les économistes distingués appellent le libre jeu des lois naturelles.

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Et le dirigisme s’imposa. Une seconde de réflexion suffirait pour s’apercevoir que diriger l’économie capitaliste, c’est se servir de mots qui se contredisent ; autant parler d’un carré rond !

On ne peut diriger qu’une économie collective puisque le propre d’une économie capitaliste est précisément de n’être dirigée par personne.

Mais les économistes distingués n’y regardent pas de si près, et donnent l’absolution du moment que l’économie sera dirigée vers la " rareté ".

Dans cette vaine recherche de l’équilibre impossible, on autorisa la hausse ou l’on décréta la baisse ; on bloqua tantôt les salaires, tantôt les prix ; on favorisa les exportations ou l’on interdit les importations ; on subventionna certains producteurs ou on leur passa des commandes ; on assainit les marchés en détruisant les produits que les consommateurs ne pouvaient plus acquérir.
Au lieu de veiller à la stabilité de la monnaie, on la dévalua sans vergogne.
Enfin l’on excita les sentiments nationalistes pour justifier les armements, qui créèrent des salaires et des profits, mais au détriment de la monnaie qui devint fondante. Mais le comble, c’est que toutes ces mesures sont prises dans les pays démocratiques en criant bien fort qu’on veut combattre le fascisme et le totalitarisme !

On n’hésite pas une seconde à employer tous les moyens qu’on leur reproche.

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En définitive, le fascisme consiste à favoriser ceux qui réalisent encore des profits et à faire taire les autres.

Ce qui le conduit infailliblement à porter atteinte à ce qui reste de la liberté humaine, même s’il s’époumone à faire crier "Vive la liberté !" à sa grande presse, à sa Radio et à ses orateurs dominicaux . Tôt ou tard, il s’engage dans la voie de la persécution, et, comme il lui faut une excuse, il la trouve toujours dans la "raison d’état".

Dans cet ordre d’idées, on va très loin. Dans mon jeune temps, c’était au nom de la raison d’état qu’on prétendait que Dreyfus devait rester au bagne même s’il était innocent. Et il me semble que les guerres de religion sont nées de ces délits d’opinion que la raison d’état ne pouvait pas tolérer.

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On se posera peut-être la question de savoir si le fascisme peut encore fournir une longue carrière. Bien que ne lisant pas dans le marc de café, j’ose répondre négativement. Certes, il peut encore faire beaucoup de mal, mais ses plus beaux jours sont derrière lui.

En effet, le fascisme n’est pas le fait des conservateurs, mais des réactionnaires.

On ne cherche pas à conserver ce qui existe, mais à faire revivre ce qui n’est plus.

Si le fascisme pouvait réaliser ses fins, il nous ramènerait un siècle en arrière.

Or, nous savons qu’il ne peut se maintenir qu’en freinant la baisse inéluctable du pouvoir d’achat, et il ne peut la freiner qu’en sacrifiant la monnaie. Il ruine donc infailliblement ceux qu’il voudrait sauver. Le seul moyen d’échapper aux dernières ruades du fascisme est de s’évader de l’économie capitaliste puisqu’elle ne peut plus que prendre que cette forme brutale. Vous me direz qu’on s’en évade tous les jours un petit peu plus. Sans doute, mais on pourrait accélérer l’allure. Il s’agit d’expliquer (à nos compatriotes) que le fascisme est une étape inutile, car il ne règle rien.

Tôt ou tard, il faut s’incliner devant les faits.