Plein emploi ! Pleins d’emplois !

par  P. BUGUET
Publication : janvier 1977
Mise en ligne : 14 mars 2008

Tel est l’invariable slogan des Grandes Centrales Syndicales.
Restons braqués sur l’emploi peau de chagrin, c’est sage, c’est simplissimus, donc c’est sain. Ne cherchons pas d’autre issue, il faudrait réfléchir, analyser, ça fatiguerait la tête. Et, si nous trouvions autre chose, quel branle-bas ! Ne nous laissons pas entraîner sur la pente savonneuse de la révolution technique, faisons l’autruche. Nos lois économico- sociales ont été pensées à l’apparition de la lampe à pétrole une fois pour toutes.
Nos ancêtres ont travaillé, nos grands-pères ont travaillé, nos pères ont travaillé, nous, nous voulons du travail...
La compétence syndicale ne peut être en défaut PLEIN EMPLOI recommande-t-elle, plein d’emplois répétons-nous.
Nous vivons du travail, nos fils vivront du travail, leurs enfants vivront du travail. Oui, le travail à perpétuité c’est l’idéal, c’est la libération, susurrent les augures syndicaux, s’inspirant révolutionnairement des prophètes de l’âge de la houe qui allaient clamant, aux hommes en lutte contre l’ingrate nature : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front  » !
- Que manges-tu travailleur ? Du travail, ou du pain, du lait, des fruits, de la viande
- De quoi t’habilles-tu ? De travail ou de vêtements, de laine, de tergal ?
- Où loges-tu ? Tu te tiens devant ta machine jour et nuit, ou tu habites dans une maison créée pour toi et les tiens ?
Les nouvelles techniques de production t’offrent tout cela, en refusant toujours un peu plus ton concours.
Tes efforts passés, tes efforts de chaque jour ont tous tendu à créer, perfectionner ces techniques qui te relèvent de ta tâche et t’apportent les biens que tu convoites. A présent que tes efforts portent leur fruit, que s’offrent à toi loisirs et bien-être, tu doutes, tant ton attente fut longue, tu chancelles, tant ton espoir fut fervent.
Nous arrivons, nous entrons dans une nouvelle ère. Désormais nous aurons toujours moins de travail et toujours plus de biens à notre disposition. C’est notre conquête à tous, le couronnement de nos efforts.
N’écoutons pas les augures - prophètes noyés dans l’exégèse politico-idéologique qui nous aveuglent, nous neutralisent par l’énormité de revendications d’un autre âge, de l’âge pré-industriel.
Prenons fermement pied sur terre. Nous n’allons pas accepter cette condamnation aux travaux forcés inutiles à perpétuité, sous le prétexte que cet artifice comptable, imaginé par le capitalisme pour sauvegarder sa raison d’être : LE PROFIT, est la solution paresseuse ? Ce serait une démission et une stupidité. Démission après la longue lutte pour notre libération matérielle et sociale, des générations qui nous ont précédés ; stupidité, car le palliatif comptable des revenus dégagés par une production nuisible est dangereux, et précaire par la dévaluation constante de la monnaie qu’il entraîne, par son incapacité à assurer durablement du travail : 1 MILLION 500 MILLE CHOMEURS avoués malgré une production « exemplaire » d’armements.
Les Commissions d’Etudes, les Conseils Economiques des Grandes Centrales ne se sont jamais appliqués à dégager l’impact irréversible qu’a le progrès des techniques de production sur l’emploi de la main d’oeuvre. C’est trop simpliste.
L’assaut du machinisme, de l’automatisme, aujourd’hui de l’ordinateur libérant l’homme du travail, lui apportant produits et biens pratiquement sans son intervention, est « tabou » pour ces institutions.
Nos démarches auprès de toutes les Fédérations syndicales - dans les années 50 - sur l’incidence primordiale de l’élimination du travail humain par la mécanisation et l’automation naissante, restèrent lettre morte.
Depuis, 25 années de progrès accélérés se sont écoulées, et le slogan reste : « PLEIN EMPLOI  ».
Cependant, malgré cette application au silence, l’évolution technique se poursuit, le chômage s’accroît irrémédiablement. « Il est à la mesure du progrès technique » écrivait Jacques Duboin dès les années 30.
L’accès aux biens et aux services, pour des millions d’individus (chômeurs et leurs familles), est désormais dépendant de secours sociaux. Doit- on sous le prétexte de « PLEIN EMPLOI ». s’axer sur des productions inutiles ou nuisibles telles que des milliers de milliards d’armements qui risquent, un jour, d’être utilisés à notre propre anéantissement. Ou bien doit-on revendiquer : LE SALAIRE GARANT[ pour tous, prélude au REVENU SOCIAL que nécessite la production technicienne avancée ?