— Plutôt une régression dans la réflexion des politiques

par  B. BLAVETTE
Publication : février 2011
Mise en ligne : 19 mars 2011

Ceci permet à Bernard Blavette de préciser sa pensée : il n’est pas absolument pessimiste, mais il constate une régression dans la réflexion, surtout de la part des dirigeants des partis politiques, qui se montrent trop souvent sans réaction face à l’idéologie dominante :

Merci à Guy pour ses remarques pertinentes qui vont me permettre de préciser certains points.

Tout d’abord, et pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, signalons que le paragraphe cité par Guy est une remarque personnelle et ne figure donc pas dans l’ouvrage de Lordon.

Sur le fond, il est maintenant assez largement admis que nous vivons une période de régression sévère, comme l’ont d’ailleurs reconnu Stéphane Hessel et Edgar Morin interviewés le 19 janvier dans la “matinale” de France Culture. Cette régression a ceci d’unique dans l’histoire de l’humanité qu’elle touche l’ensemble de la planète, l’ensemble des domaines de la pensée (arts, science car transformée en “techno science”…) et qu’elle met en péril l’existence de notre espèce, notamment à travers ses conséquences éthiques et écologiques. Le fait même que nous soyons forcés, pour nos analyses, de faire appel à la philosophie grecque d’il y a 2.400 ans, à Spinoza qui vivait au XVIIème siècle, ou même à Marx, sans pouvoir nous fonder sur une réflexion contemporaine de même niveau signe l’état de délabrement de notre intelligence collective. Cerner les causes, multiples, de cet état de fait sortirait du cadre de ce petit texte, mais on peut cependant citer un peu en vrac l’individualisme et l’utilitarisme étroit qui sous-tendent la société capitaliste, le culte de la marchandise, l’envahissement de la publicité et de spectacles audio-visuels cultivant la vulgarité, la laideur de nos cadres de vie….

Le monde politique et les organisations composant le Mouvement Social (syndicats de salariés, associations…) n’échappent évidemment pas à cette déréliction généralisée. Les partis politiques ne sont que des bureaucraties coupées des peuples où l’on vient faire carrière, des machines à se faire élire de préférence à l’aide de slogans publicitaires ineptes, concoctés par les agences de communication, et qui annihilent toute réflexion politique cohérente (“la force tranquille”, “tout est possible”, “yes we can” !!). En découle la piètre qualité de notre personnel politique.

Le Mouvement Social, et notamment les syndicats, auraient pu prendre le relais de la réflexion car les enjeux de pouvoir en leur sein devraient, en toute logique, y être moindres. Mais eux non plus n’ont rien vu venir. Personne n’a daigné tenir compte des multiples avertissements venus des horizons les plus divers depuis plus de 30 ans [*] : Le Club de Rome au début des années 70, l’Utopie ou la mort de l’économiste René Dumont, Socialisme ou barbarie du philosophe Cornélius Castoriadis, Le devoir de responsabilité du philosophe allemand Hans Jonas, l’œuvre d’Ivan Illich, d’André Gorz… Tous ces penseurs clairvoyants, qui ont quasiment prêché dans le désert…

Et nous voilà ce soir … comme dit jacques Brel [1]. Jamais des peuples n’ont vu venir la catastrophe les yeux ouverts [**] comme nous le faisons aujourd’hui.

Est-ce à dire qu’il n’y a rien à faire, que nous devons rester tétanisés ? Bien sûr que non. Guy a mille fois raison lorsqu’il affirme que nous avons un besoin primordial de structures de réflexion et d’action : partis politiques, syndicats, associations. Il y a des élus de base qui se dévouent pour la collectivité, des Conseillers Municipaux par exemple, qui sont pour l’essentiel bénévoles, il y a des délégués syndicaux qui, en butte à toutes les pressions patronales, font un travail admirable, dans les associations aussi des personnes se dépensent sans compter et c’est sur tous ceux-là qu’il faudra s’appuyer, car ce sont les meilleurs d’entre nous.

Mais les dirigeants actuels des partis, des syndicats et même de certaines associations, ainsi que leur entourage immédiat, sont largement compromis avec l’oligarchie dominante, ce qui explique leurs réticences à une confrontation pourtant inévitable. Un vigoureux “coup de torchon” est donc indispensable et la lutte des classes prend ici tout son sens. Il ne faut pourtant pas se cacher qu’il y aura des risques et un prix à payer, comme nous le voyons aujourd’hui en Tunisie, car il est peu probable que les pouvoirs dominants puissent être ramenés à la raison par la douceur et la persuasion.

Cependant il nous faudra aller au-delà car, comme le remarque justement Lordon, les phénomènes de domination et d’aliénation préexistent au capitalisme, et il est fort probable qu’ils lui survivront. Il est incontestable que, par le passé, aucune transformation sociale, même de grande ampleur, n’a été en mesure de prévenir le retour de nouvelles formes de domination, bien que des avancées ponctuelles aient pu être acquises. Il ne s’agit donc pas seulement de sortir du capitalisme, mais aussi d’analyser, de circonscrire, de dépasser les phénomènes d’aliénation incrustés en chacun de nous et que j’ai tenté de décrire dans le texte. Il s’agit là d’un changement anthropologique considérable, d’un saut qualitatif probablement unique dans toute l’histoire de l’humanité, dont Spinoza, et plus récemment le philosophe Hans Jonas, ont pressenti l’impérieuse nécessité. Rien n’assure que notre espèce en soit capable, mais il nous revient de tenter de faire advenir ces possibilités en puissance, cette nouvelle utopie. Il nous faut créer, notamment à l’aide des nouveaux moyens de communication, de vastes réseaux d’échange de connaissances et de solidarité. Il nous faut multiplier les expériences susceptibles de faire naître chez le plus grand nombre un nouvel imaginaire. À cet égard, on peut se référer au film passionnant de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier Ce n’est qu’un début (novembre 2010) qui relate une expérience d’enseignement de la philosophie dès la maternelle : on y aborde tous les problèmes liés à la condition humaine et à notre époque : l’amour et l’amitié, la mort, la violence… Comme disent les gamins « on réfléchit » et j’ajouterais qu’on apprend ensemble à s’assumer en tant qu’être humain et, en tant que citoyen, à ne plus avoir peur… Une voie royale pourrait ainsi s’ouvrir devant nous, celle d’un “Nouvel esprit de l’Humanité”, celle d’une humanité pacifiée, enfin réconciliée avec elle-même et avec l’ensemble du vivant.


[*NDLR : Et même près de 80 ans, si on n’oublie pas Jacques Duboin, le fondateur de La Grande Relève, malgré le silence qui continue de l’entourer !

[1Jacques Brel « Mon enfance »

[**NDLR Les yeux ouverts est précisément le titre de l’avant-dernier livre publié par Jacques Duboin, en 1955.