Politique-fiction

par  G. LAFONT
Publication : juillet 1978
Mise en ligne : 3 septembre 2008

C’est en fredonnant le « Chant du Départ  », ce matin-là, et d’un pas décidé, que le Président Giscard d’Estaing entra dans son bureau élyséen. A cette heure encore matinale tout était calme dans la maison et l’huissier de service qui somnolait dans l’antichambre ne s’était même pas réveillé à son passage.
Giscard était de bonne humeur. La victoire en chantant lui avait une fois de plus ouvert la barrière. Mais dès qu’il eut ouvert la porte il s’arrêta de chanter et les dernières notes du refrain allèrent se perdre sous les lambris Pompadour, quand il vit, installé dans son propre fauteuil, les deux pieds nonchalamment posés sur la table, un personnage au teint basané qui l’accueillait avec un large sourire et, d’un geste de la main, l’invitait à prendre un siège.
Le Président se frotta les yeux. Il s’était couché tard, après avoir fêté sa réélection et il n’était pas très sûr d’être très bien réveillé.
- Où ai-je déjà vu cette tête- là  ? se demandait-il en regardant l’intrus : avec mon copain Hassan, chez Castel, au bal des Auvergnats de la rue de Lappe, ou au petit déjeuner des éboueurs ?
- Je vous attendais, dit l’homme toujours souriant, en lui offrant un cigare. Mais asseyez-vous donc.
- Vous m’attendiez ? sursauta Giscard. Elle est bien bonne... Mais d’abord, qu’est-ce que vous foutez ici ?
- Ici ?... Mais je suis chez moi.
- Vous... vous êtes chez vous ? Et depuis quand ?
- Depuis hier. Mais vous étiez tellement occupé avec la campagne électorale que vous n’avez pas prêté attention à ce petit évènement local, pas plus, d’ailleurs, qu’à tout ce qui se passait dans le reste du monde. Toutefois, rassurez-vous, les choses ont été faites régulièrement, par devant notaire, comme il se doit, et avec l’accord du gouvernement. Et j’ai réglé cash... Il y a longtemps que je rêvais de me payer l’Elysée.
- L’Elysée, monsieur, n’était pas à vendre.
- Aujourd’hui tout se vend, mon cher, vous le savez aussi bien que moi, les palais, les titres de noblesse, les honneurs, les suffrages, et même les consciences. Rien ne résiste aux pétro-dollars.
- Mais enfin... s’écria Giscard... l’Elysée... pourquoi pas le Palais-Bourbon ?
- Vous me donnez une idée.
Intrigué, le Président se demandait s’il avait affaire à un mauvais plaisant manipulé par Chirac, ou à un fou, quand il eut soudain une illumination. L’homme qui était devant lui, il le reconnaissait enfin, n’était autre que le milliardaire saoudien Akram Oppeh. Celui qui, depuis longtemps déjà parcourait la France qu’il aimait bien en faisant main-basse, son carnet de chèques à la main, sur toutes les entreprises en difficulté, les canards boîteux, comme les appelle Raymond Barre, condamnées par le plan de redressement du meilleur économiste français à faire faillite ou à se donner au plus offrant. Au point que notre beaujolais commence à avoir un goût de pétrole..
Giscard soupira
- Le paquebot France ne vous suffisait donc pas ?
- Au contraire, cela m’a mis en appétit. J’ai racheté, avec mon argent de poche, de nombreuses affaires que la dureté des temps avait mises en difficulté, pour les renflouer. Je suis très sollicité et je me découvre chaque jour de nouveaux amis.
- En somme, vous êtes un grand philanthrope.
- Comme tout milliardaire qui se respecte. C’est pourquoi, afin de ne pas disperser mes efforts et me rendre finalement plus efficace, j’ai acheté l’Elysée. J’avais pensé d’abord à la Maison-Blanche, mais c’est au-dessus de mes moyens. Et puis, j’aime bien la France. Au fond, voyez-vous, je suis un grand sentimental.
- Je veux bien vous croire, mais j’aimerais savoir, si je ne suis pas indiscret, ce que vous comptez faire maintenant.
- Ce que je compte faire ? Mais ce que vous avez, fait vous- même, ce qu’ont fait vos prédécesseurs, tous les gouvernements qui se sont succédés depuis plus d’un demi-siècle pour sauver la France, je veux dire l’économie française, atteinte, comme vous le savez, d’une grave crise de croissance, en appliquant à la malade un traitement miracle appelé redressemment définitif. Ce traitement, accompagné parfois d’une opération chirurgicale consistant à amputer le franc d’une partie de sa valeur et à serrer la vis au contribuable, a été tellement définitif que, depuis Poincaré l’innovateur, on doit en être au 27e à l’heure présente. De sorte que tous les espoirs restent permis.
- Et vous pensez réussir ?
- Pourquoi pas ? C’est ça le changement dans la continuité, comme vous dites. Mais entre nous, surtout ne le répétez pas, je ne me fais pas plus d’illusions que vous-même. L’économie de marché ayant pour unique moteur le profit est dépassée par les foudroyants progrès des sciences et des techniques modernes. Le système capitaliste est foutu. Mais ça durera ce que ça durera. Aussi longtemps qu’un modèle de vrai socialisme, adapté aux réalités du XXe siècle ne sera pas proposé en exemple à tous les exploités aspirant à plus de bonheur, de liberté et de justice.
- Bon, dit Giscard en se levant, mais qu’est-ce que je deviens, moi, dans cette histoire ?
- N’ayez aucune inquiétude, on ne vous a pas oublié. Je serais le premier navré de vous savoir réduit à aller pointer au chômage. Que diriez-vous d’une place de garde-champêtre à Chamalières ?
- Chamalières a déjà son garde-champêtre, et je ne voudrais pas, par un coup de piston, lui faire perdre son gagne-pain.
- Ce scrupule vous honore, mon cher Président, dit Akram en se levant à son tour. Dans ce cas, il ne me reste plus à vous proposer qu’un emploi de pompiste sur la route nationale de votre choix. De quoi attendre sans problème la retraite. Et croyez-moi, dans les temps difficiles que nous traversons, quoiqu’en disent les jaloux, le pétrole, et pour longtemps encore, c’est plus sûr.