Populisme à pleine louche

par  H. MULLER
Publication : juin 2000
Mise en ligne : 31 mars 2009

L’abondance … des sujets ne nous a pas permis de publier plus tôt l’analyse du dernier livre de Viviane Forrester, que nous avons déjà évoqué dans plusieurs articles. Dans sa critique, Henri Muller ne le ménage pas :

Ardent réquisitoire contre l’ultra-libéralisme promulgué “pensée unique” pour une large moitié de la planète, Une étrange dictature [1], le livre de Viviane Forrester, s’inscrit dans la longue lignée des ouvrages pareillement contestataires adonnés à un populisme de bon aloi.

Il met en scène les victimes du chômage, les exclus, le monde des “working poors”, ces galériens de notre époque, l’une des matières premières du profit. Brassant inlassablement les mille et un sujets de leurs révoltes, poussant les feux de leur colère, ses constats en attisent les flambées. Si chacun ressent ainsi l’écho de ses propres infortunes, d’aucuns, en quête de remèdes contre l’inadmissible, devront rester sur leur faim : « Face à l’inadmissible, il ne s’agit pas d’avoir trouvé une stratégie susceptible d’en venir à bout, moins encore de dicter un avenir précis, agréé par tous…il ne s’agit pas de tirer des plans sur la comète ni d’improviser des projets… Nous connaissons les mille et une solutions proposées chaque jour, chaque semaine, chaque mois, avec les résultats que l’on sait… La solution ne réside pas dans la proposition d’un autre modèle, d’un kit de remplacement, dans la promesse d’une société toute neuve, toute propre, ga-rantie clés en main. On sait aujourd’hui ce que valent les modèles. »

Qu’a donc trouvé Viviane Forrester à l’issue de ses dissertations sur la misère du monde ? Écarté a priori, d’un revers de main, le projet monétairement révolutionnaire élaboré par une pléiade “d’utopistes” qu’il s’agit de neutraliser, de soustraire au débat public ! C’est alors l’oracle qui s’exprime : « Résister, refuser l’horreur économique et, à partir de là, aller de l’avant ».

Quand on ne sait pas où l’on va, on y part au galop ! Viviane Forrester enfourche son cheval fou. Elle s’élance, bride abattue, en tête des victimes de l’horreur économique, dénonçant le profit comme un mal absolu, clouant au pilori les membres d’un « club ultra libéral de plus en plus autogène » utilisant les grands organismes internationaux [2] pour transmettre et faire appliquer leurs diktats. Mais sa chevauchée débouche piteusement dans l’éternel ronron réformiste : aux bien nantis de céder une part de leur gain ; à l’État de changer ses priorités, d’écorner les budgets axés sur les profits privés. Du bricolage fiscal, sans plus, auquel, de tout temps, les lobbies ont su imposer des limites.

Des “modèles”, des projets dont elle dénonce la vaine profusion, elle se garde de faire le tri, de sortir du chapeau l’idée, jamais vraiment débattue, d’une révolution monétaire [3], sésame d’un changement radical des comportements, des niveaux et genres de vie, éradiquant le profit, permettant de répartir le travail utile entre tous et, dans l’équité, la production quel qu’en soit le volume, de transformer le chômage en loisirs féconds sans perte de revenus. V. Forrester se borne à un procès sommaire des chercheurs aventurés sur une voie interdite, politiquement neutralisés face au silence des médias.

Virulente critique des fonds de pension, thème de la dignité conférée par l’emploi déboulonné, tir à boulets rouges sur les marchés boursiers, stocks-options, le workfare américain et la compétitivité, V. Forrester use de tous les registres pour séduire ses lecteurs victimes de la rentabilité et de la compétitivité.

En revanche, silence au sujet de l’intolérable dictature des prix à partir desquels se bâtissent les empires du profit, sources d’enrichissement pour les uns, de noire misère pour d’autres.

En conclusion, cette rallonge à l“horreur économique” fait office à la fois de fusibles aux révoltes latentes, de soupape rituelle aux explosions de colère des victimes du profit, et de message en somme rassurant quant à l’innocuité des idéologies économiquement révolutionnaires dites détentrices d’un “kit de remplacement” propre à mobiliser les masses et, partant, redouté des ultra libéraux.

Rentrée en grâce auprès des “Trilatéraux”, intégrée, consciemment ou non, à leur dispositif stratégique de propagande, V. Forrester aura pu, sans courir de risques en leur disant pis que pendre, s’offrir en holocauste à leur feinte vindicte. Bref, un livre à la fois sincère et équivoque, mais « Les chiens aboient, la caravane passe »…


[1par Viviane Forrester, Ed. Fayard, février 2000.

[2la “Trilatérale”.

[3monnaie de consommation.