Pourquoi ?

par  M.-L. DUBOIN
Publication : septembre 2017
Mise en ligne : 31 décembre 2017

  Sommaire  

Voilà dix ans qu’“André Gorz” et Dorine nous ont quittés. Leur souvenir m’est encore si vif que j’enrage de constater qu’alors que la plupart des médias français les ont copieusement ignorés quand ils étaient vivants, quelques uns semblent enfin les découvrir… choisissant d’en évoquer quelques textes et de les commenter, souvent en toute subjectivité. Certes, “Michel Bosquet” n’était pas un orateur, mais la puissance de réflexion de ce couple, qui s’exprimait par des écrits si intelligemment pesés, aurait peut-être éclairé bien des jugements et évité de lourdes erreurs… si seulement les médias qui font l’opinion avaient su les diffuser. Quel dommage que La Grande Relève n’ait pas eu plusieurs dizaines de milliers de lecteurs de plus !

Foncièrement humanistes, Gerard Horst (le vrai nom d’André Gorz/Michel Bosquet) et Dorine, son épouse, partageaient la même conscience que l’humanité a le choix d’évoluer dans la voie de la “civilisation” ou bien dans celle de la “barbarie”. Dans « Misères du présent, Richesses du possible », ils dénonçaient le fait que c’est la seconde voie qui est suivie, alors que leur souci était de tirer parti des nouvelles connaissances pour choisir la première. Ils pensaient, par exemple, que le développement prodigieux des “technologies du numérique” peut favoriser l’émancipation individuelle et collective, l’épanouissement de chacun dans la voie qui lui est propre, mais dans son intégration à la société, donc dans la coopération et non pas dans la concurrence.

C’est sur cette idée que nous nous sommes rencontrés sur “Les chemins du paradis” (autre titre d’un des livres publiés sous le nom d’André Gorz) pour « lutter pour le revenu social » (voir sa dédicace en page suivante) qui est devenu possible et qui permettrait de s’affranchir de l’aliénation qu’est le salariat.

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Hélas, les nouvelles connaissances ont surtout servi, au cours de ces dix dernières années, à l’accroissement des inégalités entre les êtres humains, à l’épuisement des ressources naturelles et à l’empoisonnement de l’atmosphère, des aliments et même des médicaments !

Pire : il semble bien que les diverses façons qui se développent pour utiliser les techniques automatisées manifestent bien plus un souci de chercher comment continuer à aliéner, plutôt qu’à émanciper (voir ci-dessous les réfle­xions d’un lecteur sur l’analyse publiée à ce sujet dans notre précédent numéro).

L’humanité a donc évolué, toujours plus vite, mais toujours dans le même sens, celui du “laisser faire le marché” parce que les ”libéraux” affirment encore que sa “main invisible” doit être toujours plus libre.

Comment, dans un siècle, pourra-t-on expliquer qu’une idéologie aussi stupique que dangereuse ait pu imposer au monde, et pendant plusieurs décennies, une telle organisation économique   ?

Qu’alors que les connaissances médicales ont fait des progrès prodigieux, des produits connus pour être cancérigènes sont introduits dans nos aliments, des perturbateurs endocriniens sont répandus partout sans précaution, des médicaments autorisés et contrôlés rendent malades et tandis que des populations meurent de sous-nutrition, d’autres souffrent de malnutrition et d’obésité  ?

Scientifiquement poursuivies depuis longtemps, les observations de l’atmosphère ont montré que le réchauffement de la planète est dangereusement accéléré par l’utilisation des énergies fossiles, alors comment expliquer que les modes de transports qui les utilisent se développent plus que jamais  ? Que les compagnies aériennes “low cost” se multiplient, incitant à des voyages parfaitement inutiles  ? Et qu’un pays “évolué” comme la France cesse d’entretenir les lignes de chemins de fer (mais pas celles du TGV) et remplace les trains par des bus  ?

La science a mis au point des méthodes qui permettent de remplacer l’homme par des machines pour fabriquer de quoi répondre aux besoins essentiels de tous, alors pourquoi le plus grave problème de notre temps est-il présenté comme étant celui de créer des emplois… Et pour quoi faire  ?

Il est évident qu’une entreprise n’embauche que si elle prévoit des commandes, alors comment peut-on prétendre que c’est pour réduire le chômage qu’il faut faciliter les licenciements, en changeant profondément le code du travail au détriment des travaileurs  ?

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J’arrête l’énumération de telles absurdités, il y en a trop, et nos lecteurs en sont conscients. Mais la question demeure : pourquoi l’humanité, qui par ailleurs fait preuve d’une très grande intelligence, prouvée par l’étendue des connaissances qu’elle a accumulées, agit-elle de cette façon, à la fois si contraire au bon sens et si dangereuse pour sa survie ?

Comment y répondre de façon fiable  ? — Par la sociologie ? Par la psychologie ? Les résultats récents de l’exploration du cerveau humain peuvent -ils expliquer ces comportements ?

Pour comprendre comment les économistes classiques, puis néoclassiques, ont pu répandre leur idéologie et que celle-ci ait été si généralement et si longtemps acceptée, alors qu’un minimum de réflexion et le constat que ses effets catastrophiques contredisaient leurs affirmations, c’est en effet un spécialiste en psychologie cognitive qui offre une piste, et elle est très convaincante. Il s’agit de Daniel Kahneman, qui est Professeur à l’Université de Princeton aux États-Unis, et dont on lit sur internet qu’il « a ébranlé un des fondements de la science économique, soit le postulat de la rationalité des décisions des agents économiques » et qu’« il est souvent cité comme un des grands génies de notre époque et même un révolutionnaire de l’importance de Newton ou de Freud ».

Et, aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est en reconnaissance de cette contribution qu’il a reçu, en 2002, le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, dit “Prix Nobel d’économie”.

Entre autres ouvra­ges, il est l’auteur, en français, de Système 1 Système 2 Les deux vitesses de la pensée et aussi, en an­glais, de Thinking fast and slow.

Ce sont ses analyses auxquelles se réfère un autre économiste, Jacques Généreux, dans un livre dont le titre peut choquer alors qu’il est fort bien trouvé : La déconnomie, et dont le sous-titre est on ne peut plus clair : « Quand l’empire de la bêtise surpasse celui de l’argent ». Dans le neuvième et dernier chapitre, (50 pages), intitulé « Comprendre la bêtise des intelligents », il part d’un constat : nous sommes tous capables de détecter des erreurs chez les autres, nous sommes donc tous intelligents, mais nous ne savons pas forcément nous servir de notre intelligence ; nous avons « des moyens intellectuels que nous ne songeons pas systématiquement à mobi­­liser ». Comme si notre cerveau « n’était pas fait pour ça » ! C’est ce que semble confirmer la biologie et la psychologie cognitive : « l’évolution a sélectionné les propriétés de notre cerveau en vue de la survie, de la reproduction » etc, « et non pas en vue de la connaissance »… Pour pouvoir deviner les intentions et les réactions de nos congénères afin d’anticiper une menace, c’est le résultat pratique, la rapidité de l’action des individus qui importent ce n’est pas l’exactitude du raisonnement. Par conséquent ce sont nos capacités spontanées, sensorielles et motrices qui ont été favorisées au cours de l’évolution, et pas notre aptitude à raisonner… De sorte qu’inconsciemment, ce sont des « raisonnements réflexes » qui nous guident, et ils nous trompent parce qu’ils ne sont pas adaptés « à la pensée rationnelle » qui « exige un effort conscient et une méthode appropriée qui n’ont rien de naturel ».

La méthode scientifique consiste à dépasser cette pensée réflexe afin de chercher la connaissance. Or l’économie classique, la seule qui est enseignée dans les universités « ne repose pas sur une démarche scientifique », elle est dominée par un modèle « dont les fondations sont à peu près intégralement erronées », issu d’un courant dont la démarche consiste à définir théoriquement « la bonne économie, la bonne société ». Minoritaire d’abord, elle serait restée marginale dans les milieux académiques si le débat scientifique, donc pluraliste, y avait été ouvert. Tel n’était pas le cas, Jacques Généreux décrit « la compétition abêtissante » qui y prévalait « sur la saine émulation ». Sa description rappelle tout à fait l’ambiance de “l’abbaye de Sainte Économie” que Jacques Duboin a décrite dans son fameux ouvrage Kou l’ahuri !

C’est ainsi que « ce courant est devenu politiquement dominant au moment où l’économie de marché idéale » qu’il imaginait s’est trouvée en phase avec le “politiquement correct”. Et depuis, cette religion intégriste règne même dans les universités, où l’agrégation lui permet de verrouiller l’accès au professorat : quiconque ne fait pas allégeance au “marchéisme“ n’a aucune chance d’être admis et ne pourra publier dans aucune revue économique internationale !

Voila un livre si facile à lire et si bien construit que tout le monde devrait s’y plonger. Dans les premiers chapitres, il prend soin de définir les termes couramment employés et d’exposer les théories sur lesquelles est fondée l’économie actuelle, épinglant au passage toutes les absurdités sur lesquelles elles reposent, que les économistes classiques, les médias et les politiciens reprennent, et réussissent à faire avaler au public… celui qui ne lit pas La Grande Relève !


Ci·dessus, la dédicace par Gerard Horst, alias André Gorz, de son livre Les chemins du Paradis, envoyé en mars 1983 :
« à Marie-Louise Duboin, cette contribution à la lutte pour le revenu social avec la reconnaissance de ma dette. Amicalement. Gerard Horst »

Et le contenu de sa lettre, reçue en décembre 1991 dont la reproduction ci-dessus n’est pas bien lisible :

À la lecture de votre éditorial de novembre, je voulais vous écrire tout de suite. Votre article est du genre dont, habituellement, un auteur peut seulement rêver  : découvrir qu’il a été lu, qu’il a été compris, qu’il a trouvé un témoin capable de restituer et de commenter l’essentiel de ce qu’il a voulu dire, l’essentiel seulement, sans s’égarer dans l’accessoire. Et vous n’avez même pas, cette fois, relevé mon silence (sauf une remarque en passant, p.182, sur différents types de monnaie) sur les problèmes financiers qui, pourtant, occupent une place centrale dans votre propre réflexion — à juste titre.

Avec un mois de retard, je vous dis ici ma gratitude. Ce mois a été largement occupé, chez moi, par des ennuis dentaires qui, je le crains, ne prendront pas fin avant le mois prochain, au plus tôt. Nous allons rarement à Paris, mais nous comptons bien vous faire signe à la prochaine occasion. De votre côté, si vous passez par Troyes, prévenez-nous, nous n’avons pas changé de téléphone. Nous aurons grand plaisir de vous revoir.

Amicalement vôtre.
Gerard Horst.