Pourquoi écrire ?

par  M. BUFFET
Publication : avril 2016
Mise en ligne : 25 juin 2016

Réfléchissant à l’intérêt de la “chose écrite” quand internet permet d’envoyer instantanément n’importe quel message à l’autre bout du monde, Michel Buffet s’est souvenu que, dans son enfance, un livre et les dessins qui l’illustraient ont été pour lui déterminants, ils lui ont fait découvrir ce qu’était la colonisation à une époque où pratiquement personne n’en parlait encore :

Pourquoi écrire ? Que de sujets possibles, mais qui se percutent et disparaissent ! On en a tellement plein la tête que l’envie ne vient même plus de les coucher sur le papier, laissant à d’autres le soin d’encombrer les médias, au bénéfice d’une habitude confortable qui nous évite de faire des choix.

Alors que j’ai été un “lecteur précoce”, il m’a toujours semblé que décider d’écrire était une idée bien saugrenue.

Et pourtant, me voilà une bonne raison : je me souviens du premier ouvrage qui m’a tant retenu, non par ses textes ou ses bulles, mais par ses grandes et magnifiques planches de bois gravé, colorées à la main. J’étais à l’époque un tout petit garçon, loin de lire ou seulement déchiffrer, mais subjugué par la beauté fascinante des images dont, je crois, je pénétrais la signification comme l’engagement qui caractérisait l’époque.

L’album, un grand carré de beau velin aux images exotiques si caractéristiques de “l’art déco”, m’a impressionné non seulement pour son style mais aussi pour ses éclatantes couleurs. Tout le monde connaît le plus célèbre des objets transitionnels, le nounours de l’enfant… Eh bien pour moi, c’est du moins le souvenir que je lui donne aujourd’hui, mon nounours fut ce grand livre “Macao et Cosmage ou l’expérience du bonheur”, par un certain Edy Legrand, témoin d’une époque où les débats idéologiques étaient aussi effervescents que les innovations artistiques.

Auteur et illustrateur, à contre-courant de la pensée colonialiste, Edy Legrand questionne la morgue attitude de la civilisation française, sa foi aveugle dans le progrès et la vanité de ses plaisirs. Interrogations traduites en images par un certain fauvisme et cubisme fondateur d’un art plus futile, décoratif, donnant vie à l’histoire de Macao et Cosmage, égarés sur une île édenique, attrapés et subissant un jour l’invasion de savants, d’industriels et de militaires qui, rapidement, y établissent leur ordre : la civilisation !!!

Loin d’un conte ou d’un Éden de papier, cet ouvrage dénonce la morgue du colonialisme, esquissant même des thèmes qui en font l’écho de questions très actuelles. Sa préoccupation étant bien la préservation du bonheur, qui passe aussi par celle du milieu naturel, questionnant les conséquences du progrès… et dénonçant au passage le droit de certains peuples qui s’arrogent des espaces qui ne leur appartiennent pas, imposant même leur influence jusqu’à leur destruction.

Alors comment ne pas penser aux impérialismes qui se sont étendus depuis, comment ne pas se demander de quel droit et par quelles motivations, des peuples, sinon des hommes, peuvent-ils en exploiter d’autres. 

L’histoire faisait aussi écho de préoccupations écologiques qui sont devenues d’actualité.

Édy Legrand était une sorte de visionnaire, autant dans ses choix des graphiques que dans ceux de la composition des images et dessins qui illustrent les textes. Effet contemplatif, qui, sans aucun doute, a ouvert les yeux étonnés du petit garçon que j’étais.

Spectacle total, merveilleux et amer, où faune et flore exubérantes s’harmonisent au­tour de deux personnages venus ici, où tout était à eux dans la félicité et l’harmonie. Un paradis, jusqu’à ce jour où l’agitation du monde les rattrape, pour bientôt les submerger.

Et, comme Macao et Cosmage, à chaque fois que je refermais l’album, une larme accompagnait déjà mes yeux dans cette vision du monde qui, aujourd’hui, ne nous quitte plus.