Première rencontre

par  J. MAILLOT
Publication : mars 1977
Mise en ligne : 14 octobre 2006

En hommage : Jacques Duboin dans le souvenir de ses amis...

Ce soir-là, un ami, Eugène Larue, vint me chercher au bureau pour dîner. Célibataire habitant le même quartier, nous nous retrouvions assez souvent au même restaurant. La conversation portait sur des problèmes de métier et glissait rapidement sur l’évolution de la crise économique qui s’aggravait de semaine en semaine.

Ce « phénomène » me préoccupait par-dessus tout, et, une fois de plus, je passais en revue les différents facteurs que j’estimais devoir influencer le déroulement des événements : Surproduction ? Suréquipement ? Salaires ? Inventions nouvelles et capitaux ? Arrêt des investissements et argent frais ? Inflation, déflation, dévaluation, vitesse de rotation de la monnaie, etc... Enfin, bref, tel un professeur d’économie politique, je pataugeais !

Au dessert, mon commensal me proposa d’aller avec lui écouter une conférence donnée justement ce soir-là, pas loin, à la Maison des Syndicats, boulevard du Temple, et faite par un certain Jacques Duboin dont il avait entendu parler. « C’est sûrement, me dit-il, un type peu ordinaire. Ancien député, ancien Sous-Secrétaire d’Etat au Trésor et... ». Je lui coupais brutalement la parole : « Vous vous foutez de moi, mon vieux ! Ce zèbre ne peut que ressasser les mêmes boniments éculés qui font la panoplie ordinaire du parti radical ! ».

« Je ne le pense pas » me dit-il, ajoutant : « quant à moi, j’y vais et puisque vous n’avez rien de particulier à faire, venez avec moi. Si cela ne vous apporte rien d’autre, nous serons ensemble deux heures de plus ».

Nous arrivâmes dans une salle assez grande et déjà pleine. Cependant, au milieu d’une rangée, deux chaises libres, face à la tribune. A peine installés, et après une courte allocution, le président de séance donna la parole à l’orateur.

Petite taille, plutôt élégant, noeud papillon et visage peu commun. Dès les premières phrases, il avait accroché l’attention de la salle entière et la mienne en particulier.

Au milieu de son exposé, je ne pus pas retenir un retentissant « ah merde alors », vexé que j’étais de n’avoir pu trouver cela tout seul, et ravi de voir enfin clair. Aux derniers mots, j’était conquis et emballé.

Des questions fusèrent. Les réponses brèves, nettes, précises m’éblouissaient.

Lorsque la séance fut levée, je me précipitais à la tribune, répondant à l’appel du président pour offrir mes services. Jacques Duboin, que depuis ce jour, je n’ai plus appelé que « le Patron » me posa quelques questions et m’invita à venir le voir à son bureau. « Nous allons collaborer », me dit-il.

Une collaboration qui dura trente années au cours desquelles nous fûmes en rapport, de vive voix ou par téléphone au moins trois fois par semaine, et, le plus souvent, sept jours sur sept !

C’est ainsi que je fis la connaissance de celui dont la pensée, la personnalité, la culture et la noblesse de sentiments devait conditionner toute ma vie d’homme.


Vice-Président du MFA.