Prise de conscience

par  Matias
Publication : décembre 1986
Mise en ligne : 10 juillet 2009

Annoncée en musique dans les années 60 par le Rock’n Roll, le Pop Art, la route et ses beatnicks, la prise de conscience de mai 68 reste d’actualité, par les libertés acquises, autant dans les pratiques individuelles qu’au niveau des courants socio-économiques et culturels.
Dans les années 70, les copines flirtent avec le M.L.F. et les copains jouent aux « folles » avec le PHAR. Raoul Vaneghiem, Wilhem Reich et l’expérience de Summerhill éveillent les jeunes esprits aux possibilités de renouvellement des structures sociales.
C’est l’époque du retour à la campagne, des squatts d’appartements vides, des crèches autogérées, des tentatives de vie en communauté, de l’influence de la mode hippie, des grands festivals de musique et des manifs dans la rue.
« Libération » lance sa souscription de démarrage et « Actuel » offre ses dossiers sur le sexe, la drogue, l’armée, la route, etc. L’autogestion titille concrètement les esprits avec Lip. L’amour et la paix peuvent se retrouver au corps à corps dans les grands rassemblements du Larzac. Carlos Castaneda en fait rêver plus d’un et les écologistes rajoutent le vert au rouge et au noir. Les luttes antinucléaires ponctuent la décennie, anticipant une actualité brûlante.

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Tout cela, assimilé par le « Système  » réapparaît de différentes façons : sous forme de lois : loi Weil sur l’avortement, loi pour l’égalité des hommes et des femmes, des hétéro et homosexuels face au travail... lois sur les pollutions dues aux industries... droits des mères célibataires ou des couples en union libre... ou bien sous forme de pratiques populaires : voyages autour de la planète, tenues vestimentaires plus osées, essor de produits biologiques et des médecines douces, recherche de la nature, mode de vie plus individualisé...

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Puis les années 80 habillent de rigueur cette profusion d’alternatives. Les babas raccourcissent leurs cheveux et les activistes de tous bords reprennent du poil de la bête. Les squatters n’ont de rares survivants que dans des situations extrêmes comme à Berlin Ouest.
Libération s’accorde des pages de publicité et Actuel soigne son look. La « réal politik » attache les recentrés à leur emploi, les néo-ruraux à leur territoire et les tribus de décalés/démarqués à leur besoin de voyager ou à leurs plaisirs de luxe. Les oublis exemplaires de Lip et du Larzac relèguent l’autogestion, l’amour et la paix au rang des anachronismes.
Pourtant, mai 81 offre l’occasion à l’éventail des minorités, de rejoindre la tradition socialiste et de voter Mitterand, « ici et maintenant ». Les ministres socialistes de l’environnement et des droits de la femme, les nationalisations des grands trusts français, industriels ou bancaires, la culture« de gauche » au pouvoir, vont-ils permettre enfin de transformer la structure sociale et de changer ainsi les manifestations de la nature humaine ?
Il est encore trop tôt : les forces de l’argent et la loi du marché continuent d’imposer leur mode de société et si les pseudo-libéraux regagnent du terrain, c’est que l’opinion publique hésite encore à franchir un cap.

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Nous sommes nombreux entre 30 et 50 ans à pouvoir partager ces réflexions. En pleine forme physique et l’esprit jeune, nous n’appartenons ni au passé, ni au culte de la performance sociale. Démarqués ou recentrés, nous nous sommes adaptés... Entre l’attitude conservatrice et autoritaire de la droite, « dont la liberté ressemble à celle du renard dans le poulailler » et l’attitude étatique/gestionnaire de la gauche, nous avons inventé une attitude mariant les situations insolites à celles de l’ordinaire et intégré la part de l’aventure dans le quotidien.
Cette adaptation nous condamne cependant à vivre un décalage entre notre conscience, synthèse des années 70 et 80 et notre pratique socioéconomique, encore trop sous l’emprise du 19e siècle et de ses préjugés et d’une Europe qui risque la fossilisation de ses structures.
Heureusement, les années 80 témoignent aussi de leur dynamisme : les restaurants du coeur réunissent les Français autour de la grande table de la solidarité alimentaire et « touche pas à mon pote » porte la convivialité à sa spontanéité optimum avec« SOS Racisme ». La créativité bat son plein, en publicité ou dans le design industriel, transcendant parfois tous les filtres. Les radios FM, dans leur diversité, sont un frémissement annonçant une ouverture plus large de la culture.
Au niveau mondial, l’accident de Tchernobyl ravive la conscience antinucléaire et comme celui de la navette spatiale américaine, pose le problème de la conscience humaine dans la conquête des énergies. Les concerts « Band Aid » pour l’Afrique sont suivis par plus d’un milliard de terriens (grâce aux satellites de retransmission) et l’Apartheid secoue les consciences occidentales.
Les activistes n’ayant pas fait de miracles, l’ensemble du tissu social a admis la « crise » comme une réalité quotidienne indéboulonnable. Les bombes des terroristes font déjà partie des habitudes médiatiques.

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Tout cela ne suffit donc pas et c’est encore plus loin qu’il faut rechercher nos références : vers les droits de l’homme qui sont restés à l’état de chrysalide, soumis aux potentiels économiques et militaires et vers la démocratie qui dépend encore du charcutage électoral.
Pour que la démocratie et les droits de l’homme soient vraiment appliqués, il faut qu’ils passent du domaine socio-culturel et politique au domaine socio-économique et financier.

Le social et le culturel ont souvent fait l’objet de réflexions suivies de transformations (pour le 20e siècle, ne serait-ce que les surréalistes, le front populaire, le Bauhaüs ou Mai 68) mais l’économique n’a pas suivi l’évolution de ses propres bases (!) technologiques ou scientifiques, particulièrement depuis la seconde moitié de ce siècle.
Pour sortir de cette contradiction (révolution technologique - stagnation des structures économiques), génératrice de chômage et fondatrice d’une société duale, l’opinion publique doit comprendre les bases d’une économie présentant une alternative réaliste aux modèles du capitalisme made in USA et au socialisme étatique d’URSS.
Ce sont ces bases économiques - faisant appel aux droits de l’homme sur le plan philosophique et social, mais s’appuyant d’une part sur un nouveau rapport du couple production/distribution et d’autre part sur un rôle assaini de la monnaie - qui ont manqué aux mouvements alternatifs des années 70 et au gouvernement socialiste des années 80, pour que les structures sociales changent vraiment.

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CES BASES EXISTENT, c’est notamment pour les exposer que ce mensuel est publié.
Seule la prise de conscience de nouvelles possibilités quant aux structures socio-économiques et financières pourra permettre d’achever les transformations entreprises en mai 68 et 81 et permettre ainsi d’engranger définitivement leurs bénéfices.
De cette conscience dépend aussi l’avenir du monde et personne n’y réfléchira à notre place, surtout si nous voulons à la fois une société conviviale de création, une technologie du futur au service de l’homme et une économie distributive de l’abondance...