Progrès technique et chômage

par  D. KESSOUS
Publication : février 1994
Mise en ligne : 13 décembre 2005

Aujourd’hui plus que jamais, les causes profondes du chômage sont bien connues : la productivité de l’industrie excède largement la demande solvable des consommateurs ; ce phénomène, notons-le, était déjà mis en évidence dès le début des années 30 par Jacques Duboin. Cependant, durant deux bons siècles, il a pu rester masqué grâce à la croissance économique et à un nombre impressionnant de guerres civiles et militaires. Or, aujourd’hui, il se trouve encore, parmi les économistes orthodoxes, des irréductibles persistant à affirmer que le progrès technique n’est pas la cause du chômage, malgré les évidences chaque jour plus nombreuses. Au surplus, ils ne voient de panacée que dans la fuite en avant de la croissance (encore plus d’autoroutes, plus de voitures, plus de pollution, plus de guerres, etc....).

Ainsi, un journal dont le titre même est une profession de foi : L’Expansion [1] consacre, sous la signature de Gérard Moatti, un dossier entier à un vieux thème cher aux classiques : Non, la productivité ne tue pas l’emploi, tel est son titre. D’ailleurs, écrit l’auteur, keynésiens ou néoclassiques, tous les économistes vous le diront : la productivité, c’est la croissance. Et la croissance, c’est l’emploi plus la hausse du niveau de vie...Afin que la croissance française soit plus riche en emplois, poursuit-il, il ne faut surtout pas geler les licenciements (que deviendrait la productivité, alors !), mais lever les obstacles à l’embauche. G.Moatti dénombre quatre obstacles dis-tincts : un niveau de formation insuffisant, (les jeunes diplômés, hyper-spécialisés, apprécieront), ensuite la mauvaise qualité du dialogue social, la résistance à la baisse de la durée du travail, et enfin le coût trop élevé du travail surtout pour les tâches peu qualifiées (les millions de salariés peu qualifiés... et trop payés, apprécieront)...

Plus récemment dans Le Monde [2] le grand économiste E. Malinvaud, théoricien reconnu du chômage, déclare :Notre ambition serait de retrouver un taux de croissance de l’ordre de 3 %, peut-être un peu supérieur, s’accompagnant d’une augmentation de l’emploi de 1 % l’an, qui devrait provoquer une baisse de chômage au rythme de 0,5 % l’an grosso modo...Malinvaud ne désespère pas, comme on le voit, d’un éventuel énième souffle du système... on peut toujours rêver...

Toutefois, un doute se fait sentir dans les propos de l’économiste car il admet que le progrès technique pourrait avoir une responsabilité seconde et partielle dans le problème du chômage.

Antoine Pinay, quant à lui, dans un entretien donné au Figaro [3] a perdu ses illusions : Je n’ose pas le dire, mais il faudrait qu’on lutte contre le travail trop scientifique, qui supprime de la main d’œuvre. Le progrès scientifique a fait qu’actuellement les machines tournent toutes seules. Du coup, nous avons trop de main-d’œuvre... Il n’osait pas, mais il l’a quand même dit ! Jacques Duboin avait déjà, en son temps, poussé le raisonnement de Pinay jusqu’à ses ultimes conséquences logiques en suggérant avec quelque malice, qu’il fallait supprimer les pelles mécaniques et donner des petites cuillers aux maçons !

Quoiqu’il en soit, la théorie classique et notamment la fameuse (et fumeuse) loi des débouchés de Say selon laquelle, quels que soient les gains de productivité, l’offre crée sa propre demande est, aujourd’hui plus que jamais, bien mal en point. Il faut qu’une chose soit bien claire de notre côté : nous sommes pour les gains de productivité, pour la fin des travaux pénibles, pour la suppression des secteurs non rentables, contre les infâmes petits boulots, pour la relève de l’homme par la machine... mais étant entendu que ce progrès doit profiter à tous et non à une poignée de capitalistes ; étant entendu que le peu de travail restant doit être partagé entre tous et non monopolisé par quelques-uns. Et si, cette chose-là, le système actuel est incapable de la réaliser, il faudra en trouver un autre. Si, par ailleurs, M.Jacques Chirac ne comprend pas cette idée selon laquelle le fait de travailler moins permettrait de réduire le chômage [4] nous sommes disposés à lui faire parvenir une documentation complète sur la question.


[1du 7 au 20 octobre 1993.

[2supplément économie, du 16-11-1993.

[3du 17/18 juillet 1993.

[4Le Point du 13 novembre 1993.