Qu’est ce donc que cette Grande Relève ?

Publication : décembre 1996
Mise en ligne : 3 décembre 2005

L’économie distributive n’est que la conséquence logique du progrès scientifique. C’est la Grande Relève de l’Homme par la machine.
En effet, l’homme a toujours cherché à réduire sa peine pour fabriquer ce dont il a besoin pour subsister. Il a commencé à inventer des outils, qu’il n’a cessé de perfectionner. Lents d’abord, les progrès se sont accélérés et le caractère exponentiel de leur développement au cours des dernières décennies a été tel qu’au moins dans les pays industrialisés, l’homme dispose aujourd’hui d’innombrables esclaves mécaniques, électriques ou électroniques, d’appareils automatiques, programmables ou asservis.
Nous savons même, dans une large mesure, changer la nature, la commander pour lui faire produire ce que nous voulons, comme nous voulons, quand nous voulons.
C’est ainsi que la relève des hommes par la science et la technologie a transformé, en quelques dizaines d’années, les processus de production dans pratiquement tous les domaines et à tous les stades. Elle conduit ainsi l’humanité à un changement de civilisation, certainement le plus profond et le plus rapide de toute l’histoire. Pour résumer en 3 phrases, les conclusions (aujourd’hui très largement partagées) de Jacques Duboin :

Nous vivons une mutation si rapide que la plupart des gens n’ont pas encore pris la mesure de ses conséquences.
Les problèmes de la production sont maîtrisés.
Ceux de sa distribution deviennent essentiels.
Le système capitaliste ne peut pas mener à la justice sociale.

Cf. Quelques articles de la Grande Relève

Lorsque Victor Hugo écrivait dans Quatre Vingt Treize, « Vous voulez les pauvres secourus, moi je veux la misère supprimée », il faisait preuve d’une grande générosité, mais il exprimait un souhait qui n’était pas réalisable à son époque. C’est devenu possible à la fin des années 1920, lorsque, pour la première fois dans l’histoire du monde, la production a augmenté en même temps que le chômage, autrement dit, lorsqu’on a su créer de plus en plus de biens et de services avec de moins en moins de main d’œuvre. C’est cette constatation qui, lors de la grande crise du début des années trente, a conduit Jacques Duboin à poser les premiers jalons de ce qui allait devenir l’économie distributive ou économie des besoins. Qu’observait-on alors ? L’économie était en panne, des montagnes de vivres qui ne pouvaient trouver de clients s’amoncelaient, tandis qu’une foule croissante de chômeurs se désespérait de n’avoir pas les moyens de les acheter. C’est pour dénoncer l’absurdité et l’injustice de ce désastre, qu’il décrivait comme “la misère dans l’abondance” [1], que Jacques Duboin fonda, en 1934, une association qu’il appela le “Droit au Travail et au Progrès Social” et un journal auquel il donna le nom de “Grande Relève des Hommes par la Science” [2]

Comme Jacques Duboin le montre dans son ouvrage, l’économie distributive n’est que la conséquence logique du progrès scientifiques. C’est la Grande Relève de l’Homme par la machine. En effet, l’homme a toujours cherché à réduire sa peine pour fabriquer ce dont il a besoin pour subsister. Il a commencé à inventer des outils, qu’il n’a cessé de perfectionner. Lents d’abord, les progrès se sont accélérés et le caractère exponentiel de leur développement au cours des dernières décennies a été tel qu’au moins dans les pays industrialisés, l’homme dispose aujourd’hui d’innombrables esclaves mécaniques, électriques ou électroniques, d’appareils automatiques, programmables ou asservis.

Nous savons même, dans une large mesure, changer la nature, la commander pour lui faire produire ce que nous voulons, comme nous voulons, quand nous voulons. C’est ainsi que la relève des hommes par la science et la technologie a transformé, en quelques dizaines d’années, les processus de production dans pratiquement tous les domaines et à tous les stades. Elle conduit ainsi l’humanité à un changement de civilisation, certainement le plus profond et le plus rapide de toute l’histoire [3].

Nous vivons une mutation si rapide que la plupart des gens n’ont pas encore pris la mesure de ses conséquences.

Le drame de notre temps est que cette mutation est si rapide que la plupart des gens n’en ont pas encore pris la mesure. On parle encore de crise, comme si, avec quelques interventions judicieuses, les choses pouvaient rentrer dans l’ordre, comme avant...

Eh bien non ! Parce que c’est la nature des problèmes qui a changé. Ceux du passé étaient des problèmes de production. De pénurie, quand des périodes de sécheresse par exemple, entraînaient des famines. D’adaptation, quand de nouvelles technologies exigeaient des travailleurs qu’ils apprennent de nouvelles méthodes de travail. Ces problèmes de l’offre sont aujourd’hui maîtrisés. Se posent maintenant ceux de la demande, ceux de la distribution d’une production qu’on sait créer à volonté. Bien qu’ils ne soient jamais envisagés, ces problèmes sont désormais primordiaux.

Les problèmes de la production sont maîtrisés.
Ceux de sa distribution deviennent essentiels.

En effet, quand le travail de tous était nécessaire à la production, l’organisation capitaliste assurait du même coup la division du travail et le partage des fruits du travail. Maintenant que la production n’a plus besoin du travail de tous parce qu’elle s’effectue de façon de plus en plus automatisée, l’organisation capitaliste n’assure plus que la progression du capital. La recherche du profit capitaliste a progressivement déplacé les finalités de l’économie, renversé les rôles, au point qu’aujourd’hui l’économie n’est plus au service des hommes, mais ce sont les hommes qui sont au service du capital. En bref, creusant sans cesse le fossé entre quelques riches, de plus en plus riches, et une masse croissante de pauvres [4], notre système économique ne peut qu’entraîner catastrophes et violences.

Pourtant, le monde développé est maintenant capable de produire une très grande richesse, qui n’a d’ailleurs jamais cessé d’augmenter [5], tandis que l’accroissement de la population mondiale était beaucoup moins important. Alors, pourquoi, au nom de quoi, condamner tant de gens à vivre dans la misère à côté de cette abondance ? Or c’est bien grâce aux efforts accomplis, génération après génération, par tous ceux qui nous ont précédés sur terre qu’il est aujourd’hui possible de produire cette richesse. La justice ne consiste-t-elle pas à considérer qu’étant tous cohéritiers des progrès scientifiques, nous avons tous droit à notre part des fruits du travail de nos ancêtres communs ? Ce droit doit être reconnu sous la forme d’un revenu assuré de la naissance à la mort, à tout individu qui naît dans ce monde riche. Mais ce droit de partager la richesse s’accompagne du devoir de partager aussi les responsabilités et les tâches qui demeurent, pour conserver et améliorer ce patrimoine commun.

Ce droit à l’héritage et ce devoir de participation, principes fondamentaux de l’économie distributive que nous rappelons plus loin, doivent désormais constituer les bases sur lesquelles il faut refonder notre société pour qu’elle soit adaptée aux moyens dont elle dispose enfin. Cela se traduira bien évidemment par un bouleversement radical des lois économiques et financières qui ont conditionné nos comportements jusqu’ici.

Le système capitaliste ne peut pas mener à la justice sociale.


Pour favoriser cette prise de conscience, il est indispensable de “démonter” la logique capitaliste. Mais auparavant, il nous parait nécessaire d’examiner comment s’est transformée la production des biens et des services.


[1Sous-titre de Kou l’ahuri, livre de Jacques Duboin, paru en 1934, réédité en 1982 et mis en scène au théâtre, par Ch. Delmotte, en 1996.

[2D’après le titre d’un autre livre de Jacques Duboin, La Grande Relève des Hommes par la Machine, publié en 1932. Quand on sait que Jacques Duboin est "monté" trois fois au front de Verdun, on comprend tout le sens qu’il donnait au mot "relève".

[3Le néolithique, par exemple, qui transforma l’homme de chasseur nomade en éleveur et cultivateur sédentaire, fut un changement de civilisation d’ampleur comparable, dù, lui aussi, à un bouleversement des techniques de production ... mais il dura des siècles et des siècles.

[4Un rapport officiel des Nations Unies sur le développement montre que 358 personnes disposent des mêmes ressources financières que les 2,3 milliards de personnes les plus pauvres.

[5suivant les chiffres de l’OCDE, le PIB mondial est passé en 18 ans (1974-1992) de 11.000 à 19.000 milliards de dollars, soit une augmentation de 73 %, la population mondiale, dans le même temps, a augmenté d’environ 23 %.