Qu’est-ce que l’argent ?

(suite)
par  R. POQUET
Publication : mai 2001
Mise en ligne : 17 octobre 2008

Dans notre numéro précédent, Roland Poquet a pris plaisir à rapporter l’analyse du plasticien allemand Joseph Beuys, relative au rôle que devrait tenir l’argent et aux nouveaux processus dont devraient dépendre la distribution des revenus et la répartition de l’emploi. Souscrivant en totalité à cette analyse, il se laisse tenter à proposer une version résumée de l’économie distributive. La voici :

  Sommaire  

Les moyens, qui existent, de produire biens et services, non seulement en quantité mais en qualité, doivent être accessibles à tous les habitants de notre planète. Ceci doit entraîner à moyen terme la disparition totale de la misère et du chômage.

Pour cela, il faut :

1. Dénoncer les concepts de profit et de taux de croissance comme moteurs de l’économie, concepts qui découlaient d’une situation relevant de l’économie de rareté et de pauvreté et devenus absurdes dans une économie placée sous le signe de la révolution technologique informationnelle.

2. Briser le caractère de marchandise de l’argent, qui provoque le déclin de l’âme humaine, en adoptant une monnaie utilisable pour un seul échange, donc non cumulable et non spéculative : une monnaie de consommation.

3. Garantir à tous les êtres humains un minimum de dignité en soustrayant de la vie économique le processus de rémunération : toute personne a droit à un revenu afin de vivre décemment, ce qui suppose, à l’heure où le nombre d’heures travaillées se raréfie, la séparation du travail et du revenu.

4. Ce n’est que lorsque ses conditions d’existence sont assurées par la distribution d’un revenu que chacun peut mettre ses capacités à la disposition de ses congénères et ainsi, sans esprit de lucre, stimuler la puissance de la créativité humaine et assurer la préservation de la vie sur la planète.

 

Voici donc un schéma d’économie distributive clair et suffisamment précis pour mobiliser tout homme de bonne volonté soucieux d’aider l’humanité à s’accomplir dans de meilleures conditions.

Une telle vision de l’avenir ne rassemble cependant que peu d’adeptes. Perspective trop lointaine pour être prise en considération, diront certains. Perspective trop aléatoire et par conséquent trop dangereuse, ajouteront d’autres. “L’utopie est un mythe dont on croit prévoir les conséquences” rapportait dans son journal un autre plasticien, français celui-là, Georges Braque, dans les années 50. Et, dans le même journal, il précisait sa pensée :« Plus le socialisme sera intégral, plus la guerre sera totale » [1]. Aphorisme que nul n’oserait reprendre à son compte un demi siècle après : nous savons désormais que le soviétisme en question n’a jamais pu, raisonnablement, être assimilé à une forme quelconque de socialisme [2], ce que l’écrivain portugais Fernando Pessoa, dans son admirable essai “Le banquier anarchiste” avait pressenti [3] : « Que peut-on attendre d’un peuple d’analphabètes et de mystiques ? ». Aphorisme pour aphorisme, celui-ci ne manque pas de piquant, d’autant plus qu’il date de …1922 !

 

Depuis les années 20, le cours de l’histoire n’a pas, quoi qu’on en dise, fondamentalement changé :

— le capitalisme poursuit sa marche triom-phaliste et impitoyable.

— les aspirations au socialisme sont toujours bien présentes, même si elles se sont affublées des attributs de la social-démocratie.

Bien que l’effondrement du bloc soviétique semble condamner l’expression d’un socialisme adapté à notre époque et laisser place nette au capitalisme, dans la réalité un “troisième courant” est en train de se préciser, que l’on peut difficilement définir en raison de la complexité des forces qui le composent mais qui, sans ambiguïté, réclame l’instauration de conditions économiques et sociales propres à restaurer la primauté de la politique sur la finance et de l’humain sur l’argent.


[1Deux remarques à ce sujet :

— Georges Braque feint d’ignorer que l’action des Socialistes Soviétiques a été déterminante dans la guerre contre le nazisme.

— Si l’on remplace le mot socialisme par le mot capitalisme, la phrase garde tout son sens et gagne encore en saveur.

[2Dans nombre de ses ouvrages, Jacques Duboin assimilait volontiers le socialisme soviétique à un capitalisme d’Etat.

[3“Le banquier anarchiste” de Fernando Pessoa (Ed. Bourgois)