Que sont les camemberts devenus ?

par  G. LAFONT
Publication : juin 1982
Mise en ligne : 27 janvier 2009

LES médias, d’ordinaire si prompts à saisir l’actualité au vol, à en faire de longs commentaires à la télé, de gros titres dans les journaux et périodiques avec de belles images pour en régaler auditeurs et lecteurs, n’a pas accordé toute l’importance qu’il méritait à l’événement dont la ville d’Isigny a été le théâtre en février dernier. Quelques lignes discrètes, quelques commentaires prudents à la rubrique des chiens écrasés dans les jours qui ont suivi, et depuis, plus rien.
C’est, vous vous en souvenez peut-être, l’opération de commando lancée dans la nuit du 8 février dernier par des parachutistes musclés, ces paras dont la France est si fière, contre la fromagerie Roustang-Besnier à lsigny (Calvados) occupée par le personnel en grève, pour sauver 750 tonnes de camemberts en perdition.
Pour une fois que l’armée française remportait une grande victoire sur l’ennemi héréditaire c’était l’occasion ou jamais de lancer à la face de l’univers un vibrant cocorico afin que toute la planète l’entende et se le_ tienne pour dit, d’aller ranimer la flamme sous l’Arc-de-Triomphe, de célébrer un Te-Deum à Notre-Dame, de pavoiser les monuments publics, de défiler en fanfare sur les Champs-Elysées, et de décréter le 8 février fête nationale chômée.
Eh bien, non. On n’en a plus reparlé. Ou si peu. Pourquoi ?... Les paras ont regagné leur base après avoir fêté leur victoire dans les bistrots d’Isigny, les grévistes ont repris le boulot un moment interrompu, mais les camemberts ?. .. Que sont-ils devenus ? Je pose la question.
Les assaillants, à ce que l’on dit, un groupe d’intervention de 200 hommes munis de matraques, pistolets, grenades lacrymogènes et autres joujoux pour grandes personnes nostalgiques du casse- pipes, avec à leur tête un ex-officier de paras dirigeant d’une société de gardiennage, étaient arrivés sur les lieux avec 14 semi-remorques de 38 tonnes et sont tranquillement repartis, mission accomplie, en embarquant 750 tonnes de camemberts.
750 tonnes de camemberts ça se sent de loin et cela ne doit pas passer inaperçu. Alors, je repose la question : qu’en a-t-on fait ? Les paras n’ont pas tout bouffé dans la nuit du 8 février, même arrosés de calva et en restant à table jusqu’aux aurores. J’ai fait le compte, cela ferait 3 tonnes de camemberts pour chaque para...
Il y a là un mystère. Les camemberts se seraient-ils débinés en douce à la faveur d’une nuit sans lune, en profitant d’un moment d’inattention des paras qui buvaient le coup en chantant la «  Marseillaise » ? C’est possible. Mais il se peut aussi que les hommes du commando aient laissé faire, bien contents d’être débarrassés de cette marchandise. Je ne vois pas d’autre moyen d’assainir le marché du camembert. Même en demandant à l’humoriste Topor d’organiser une course de fromages à Isigny, comme il l’a fait outre Atlantique au grand ébahissement des Amerlocs.
Reste une dernière solution : en faire de l’engrais.
Oui, mais avec des engrais on risque d’obtenir des récoltes de plus en plus « excédentaires », et qu’il faudra également « assainir », comme les choux-fleurs et la betterave. Si c’était pour en arriver là, ça valait pas le coup de mobiliser tout un régiment de paras avec son colonel.