RDA Epidémie de peste

par  R. GRATTER DE SAINT-LOUIS
Publication : juin 1990
Mise en ligne : 17 mars 2009

Cet article nous est parvenu avant les évènements immondes de Carpentras...

Depuis quelques mois, svastikas et slogans néo-nazis fleurissent sur les murs des grandes villes Est-Allemandes. Bien qu’interdits par le pouvoir en place, fascistes et nostalgiques de toutes sortes réapparaissent sur les trottoirs et dans les manifestations.
Cette résurgence des vieux démons, que l’on croyait ensevelis à tout jamais sous les ruines du IIIe Reich, ne doit pas être prise à la légère. Pour beaucoup d’Allemands (de l’Est ou de l’Ouest) le danger est réel. C’est l’opinion du journaliste Ouest-Allemand Kamil Taylan qui s’inquiète de la montée de l’extrémisme et qui dénonce une Allemagne "devenue ivre de son propre nationalisme". D’après un récent sondage, 10 % de jeunes Est-Allemands seraient attirés par les thèses d’extrêmedroite, thèses qui se résument en quelques mots : rejet des étrangers (Polonais, Chinois, Cubains, Mozambicains), retour aux frontières de 1937 (certains réclament même la Namibie, ancienne colonie allemande !), unification des deux Allemagnes. La R.D.A. ne compte pourtant que 0,8 % d’étrangers concentrés à Berlin et Leipzig, ville où l’on dénombre, en outre, 36 Juifs dont la moyenne d’âge est de 72 ans !
Pourtant les rangs nationalistes s’accroissent dangereusement depuis quelques mois. Cependant, leur poids politique est encore limité  : seuls les Républicains (Parti National Populiste qui reçoit l’aide matérielle et financière de son grand frère occidental du même nom) sont en mesure de s’imposer sur la scène politique Est-Allemande.

Avec près de 5.000 signatures réunies, les "Reps" pourront certainement être légalisés après les élections de Mars . Autour de ce parti, soucieux de respectabilité, comme son homologue français le Front National, gravitent de nombreux groupuscules ouvertement néoNazis. Les manifestations populaires sont quotidiennement troublées par le bruit sourd des Doc Martens (Rangers coqués) de Skinheads défilant bras tendus au cri de "Deutschland über alles" (1). Ces nouvelles chemises brunes n’hésitent pas à exhiber leur admiration pour Hitler qui "construisit des autoroutes et gaza les Juifs qui avaient pris les appartements des Allemands" ! Ces spectres des années sombres sont pourtant bien réels et dangereux : dernièrement, 200 Skinheads attaquèrent un bar d’immigrés au coeur de Leipzig
Cette montée du péril brun atteste de l’échec de la lutte anti-fasciste en R.D.A. Pourtant, celle-ci fut bien réelle même si les résultats tendent à prouver son inefficacité. Pour paraphraser David Warschawsky, écrivain clandestin Polonais à l’époque de "l’état de guerre", la R.D.A. est : "Un frigo où l’on aurait déposé des victuailles il y a quarante ans, qui est tombé en panne, et qu’on ouvrirait maintenant ... Ce qu’on y trouve n’est évidemment pas ragoûtant" : Le danger est d’autant plus grand que les nationalistes Est-Allemands reçoivent une aide considérable des Républicains Ouest-Allemands (dirigés par l’ancien Waffen SS Schonhuber) ou du N.P.D. (Nationaldemo kratischen Parti Deutschland, ouvertement néo-nazi). Mais l’atout le plus important des nationalistes réside dans le désarroi de la population : après avoir contribué activement à la construction d’un Ille Reich qu’elle vit s’écrouler en quelques mois, puis "repartie à zéro" (2) , la population investit toutes ses forces dans la création d’un "état socialiste" qui s’effondre à son tour. Le sentiment trouble d’avoir été trahi est aujourd’hui habilement récupéré par une extrême-droite qui fait de l’anti-communisme et du racisme son fer de lance. Le danger que représentent ces nostalgiques de l’Ordre Nouveau est amplifié par le syndrôme d’une Allemagne (Est comme Ouest) malade de son passé.

(1) Célèbre chant national socialiste à la gloire de l’Allemagne Nazie.
(2) Voir ou revoir l’excellent film "Allemagne année zéro" de Rossellini.