Raisons d’espérer

par  M.-L. DUBOIN
Publication : décembre 2011
Mise en ligne : 7 mars 2012

Mon moral n’était pas au beau fixe, la semaine dernière, en partant pour Bressuire. Je ruminais : tout se dégrade, nous vivons une fin de civilisation, chacun a tellement de raisons de voir venir des difficultés vitales que l’individualisme s’est généralisé plus que jamais encore, etc.

Aux dernières nouvelles, la finance vient de réussir plusieurs coups d’États, presque simultanément. Elle a pris un nouveau tournant, elle ne compte même plus sur la soumission des responsables de gouvernements, elle les remplace par des hommes à ses ordres, bien formés pour la servir et qui, non élus, n’auront de compte à rendre à personne. Et les bulletins d’information de faire comme si de prochaines élections “démocratiques” étaient en préparation ! Et les populations de ne plus croire en la politique, au point qu’un Espagnol, interrogé après le vote qui vient d’avoir lieu, expliquait ainsi comment il avait voté pour la droite : « je n’ai pas regardé les programmes, cela ne m’intéresse pas, tout ce que je veux, c’est que ça change ! » On comprend mieux par quelle aberration le vote FN risque encore de progresser !

Une autre nouvelle m’avait rendue bien triste : la mort de Danielle Mitterrand, qui ne me fera pas oublier quelle femme exceptionnelle elle était. Elle m’avait reçue à France-Liberté, il y a quelques années, parce qu’elle voulait comprendre comment marche la finance. Pendant plus d’une heure elle m’avait écoutée, interrogée, en toute simplicité. De toute évidence, elle sentait la démesure du rôle de la finance et constatait les dégâts, alors que, comme beaucoup de gens, ce domaine ne l’attirait pas. Mais elle sentait qu’il fallait quand même comprendre, pour mieux pouvoir dénoncer.

Je l’ai rencontrée plusieurs fois depuis, à des réunions, et j’étais fascinée de voir qu’une femme qui avait eu un destin aussi exceptionnel puisse faire preuve d’autant de modestie… et de volonté de voir le monde changer. Elle était si affaiblie depuis son opération au cœur que, ces derniers temps, une dame l’accompagnait ; mais, même physiquement épuisée, elle voulait être là quand même, agir. Quelle leçon à la fois de discrétion et de courage !

Ressassant ces pensées, je suis arrivée à Poitiers. J’ai été accueilllie et tout de suite intégrée dans un groupe d’amis… que je ne connaissais pas la veille. Et si nous nous sommes trouvés spontanément unis, c’est bien parce que nous avons le même souci de vouloir changer le cours d’une situation que nous voyons se dégrader à toute allure…

L’un des organisateurs, se rappelant qu’après mon intervention à Thouars, il y a 3 ans environ, il lui avait semblé que le public n’avait pas du tout saisi ce que permettrait une économie distributive, m’avait conseillé de ne pas en parler, et de consacrer plus de temps à expliquer la situation actuelle. « Ils n’ont pas encore compris le pouvoir de la finance aujourd’hui », m’avait-il affirmé.

J’ai donc commencé par expliquer l’évolution de l’argent… Le public opinait. J’ai cité La stratégie du choc. Ils avaient lu. J’ai cité Bernard Friot. Ils savaient. Alors j’ai évoqué une monnaie qui ne circulerait pas pour qu’il ne soit pas possible de la “placer” contre intérêts. Le public continuait à acquiescer. Je suis donc allée plus loin, j’ai évoqué un revenu garanti, de montant suffisant pour se sentir libre. Pas d’opposition. J’ai fini par dire « mais comment se fait-il que vous ne protestez pas ? Vous ne hurlez pas que si chacun était assuré d’un revenu, personne ne voudrait plus travailler ? » Il m’a été répondu qu’au contraire, ils se sentiraient libres de choisir leur activité et qu’ils seraient bien plus heureux de l’exercer pour son utilité que pour en tirer de quoi vivre.

« Nouveaux résistants à l’ordre néolibéral, bâtisseurs d’un monde où chacun trouve sa part de vie, de liberté et d’action, expérimentateurs de solutions alternatives aux problèmes du temps... Qu’ils se rassemblent, s’unissent, fusionnent partout dans le monde pour mettre un terme à la dictature économique et financière, suppôt des dictateurs politiques. Celles-ci semblent être, enfin, ébranlées par la colère des peuples. C’est heureux, mais ce n’est qu’un début. Je souhaite de tout cœur que nos propositions en faveur des biens communs du vivant soient comprises de tous et participent à l’urgente et indispensable métamorphose de la société humaine vers une nouvelle civilisation ».

Danielle Mitterrand.

Or le public n’était pas seulement constitué de retraités ayant l’expérience d’une activité choisie, il y avait aussi des jeunes, et leur témoignage a été une confirmation : « quand j’étais au chômage, j’étais toujours occupé, mais je n’avais pas ce sentiment que j’ai maintenant de voir que le seul intérêt de mon travail est de faire gagner de l’argent à mon patron, ce qui me donne plutôt envie de mal travailler ! » a osé dire l’un d’entre eux.

Plus tard, sur le seuil de la salle, nous étions un petit groupe à bavarder, quand quelqu’un s’est approché pour demander s’il était permis de faire une critique. Tout le monde l’y a encouragé. Quelle était sa critique ? —Vous avez bien expliqué la finance d’aujourd’hui, mais vous n’avez pas assez parlé d’économie distributive ! Gros éclats de rire de tous ceux qui savaient quelles recommandations j’avais reçues ! Conclusion : il faudra revenir et parler plus de cette démocratie en économie, qui nous parait tout à fait souhaitable, mais qu’on a encore du mal à imaginer !

Depuis que je suis rentrée, j’ai entendu à la radio, bien plus souvent que de son vivant, la voix douce de Danielle Mitterrand. Cela fait cinq soirs de suite que France-culture, dans son émission ”À voix nue”, réémet des entretiens avec elle. Serait-ce que quelque chose est en train de changer ?

Le baromètre remonte…

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Ces photos nous ont été envoyées de Bressuire par Marie-France et Jean-Pierre.