Réformer les mentalités

par  M.-L. DUBOIN
Publication : juillet 1978
Mise en ligne : 3 septembre 2008

Nous tenons à publier ici le témoignage d’un militant de la première heure, mais à qui l’éloignement semble avoir fait perdre de vue certaines bases essentielles de nos thèses que nous rappelons ensuite.

... Je me posais déjà, il y a 40 ans, la question
Pourquoi nos idées ne progressent-elles pas ?
En effet, pensais-je alors, quelle meilleure solution que de devenir tous fonctionnaires, grassement payés, de faire un temps de plus en plus réduit de « Service Civil » et de jouir dans un âge de moins en moins avancé d’une confortable retraite  ? Fonctionnaire. enfant de fonctionnaire, j’attendais avec passion ce monde de fonctionnaires unifié, et sans heurts. L’Enseignement, les Postes, les Chemins de fer, ne nous montraient-ils pas l’exemple d’une marche très satisfaisante ? d’une humanité consciente de ses devoirs et les remplissant scrupuleusement, sans attendre pour sou dévouement un quelconque supplément de rémunération  ?
C’était il y a 40 ans. Depuis, j’ai vécu et vis encore l’expérience socialiste en Algérie, un socialisme très modéré, très limité, et je crois avoir trouvé la réponse à la question que je nie posais.
Non ! cette stagnation de nos idées n’est pas plus l’effet d’une « conspiration du silence » que les échecs agricoles russes n’étaient celui de « vipères lubriques ».
Nos idées n’avancent pas parce que l’Economie Distributive est une idée toute théorique et qui ne tient pas compte de l’humain.
Parce que pour qu’une société soit viable, il faut qu’elle emporte l’adhésion d’une large majorité de ses membres et que, malheureusement, il n’y a qu’une petite minorité de citoyens qui soient faits pour être fonctionnaires ; des fonctionnaires, c’est-à-dire des gens aux ambitions modestes, d’une honnêteté foncière, aimant leur travail pour lui-même et s’y consacrant sans l’espoir d’autre récompense que celle d’une conscience satisfaite. Car c’est cela un instituteur, un postier, un cheminot... C’est cela et c’est très beau. et c’est assez rare. La très grande majorité des gens. - s’ils se sentent quelque valeur - et même s’ils n’en ont guère - ne travaillent que motivés par l’appât d’un gain, d’un profit, d’un bénéfice. Supprimer cette possibilité de profit, c’est paralyser la « machine humaine », c’est amener la société à la faillite.
Quelques exemples pris sur le vif ?
Il y a deux ans, j’ai su que les services compétents, ici, n’avaient pas débloqué les fonds nécessaires à l’achat de vaccins contre la fièvre aphteuse : « S’il y a une épidémie en ce moment, me disait alors une sommité médicale, c’est tout le bétail bovin de l’Algérie qui va périr  ». L’épidémie n’a pas eu lieu... Heureusement !
Cette année, les vaches du secteur nationalisé sont .si maigres qu’on ne peut que les conduire à l’abattoir qui parfois les refuse !
Tout le commerce de gros est aux mains de l’Etat... aussi reste-t-on parfois des mois sans pommes de terre puis, miracle ! elles apparaissent, par innombrables sacs, aux yeux émerveillés des ménagères... Las ! un seul marchand par marché est approvisionné et de longues queues se forment, jusqu’au jour où, sans qu’on sache pourquoi, tous les marchands en out. et les queues disparaissent. Insouciance  ?, oui et mauvaise organisation parce que « j’m’en fichisme complet  ».
Il faut avoir son ascenseur en panne dans une maison de 15 étages pour apprécier pleinement le socialisme ! Appels téléphoniques. lettres, démarches... on se heurte à une inertie complète.
Jadis, aux Auto-Cars Blidéens, société privée, me disait récemment un Algérien, quand un chauffeur avait eu plus d’un accident dans l’année, il était remercié. Aujourd’hui les chauffeurs sont fonctionnaires, ils ont la sécurité de l’emploi, et les nouveaux cars urbains ne sont pas encore rôdés que beaucoup sont hors d’usage.
« ... On mettra des surveillants » me rétorquait un partisan des nationalisations à outrance. Bien sûr... mais je m’étonnais un jour qu’un ouvrier de l’Administration. petit entrepreneur à son compte aux heures de loisirs, ne fut pas à son travail aux heures ouvrables ; il sourit : «  je glisse la pièce au surveillant, et il me laisse libre... ».
On refait à neuf les cages d’escalier des immeubles : 3 mois après tout est sale, souillé, dévasté par les enfants dont les parents se moquent : les immeubles sont « Biens d’Etat  », c’est-à-dire « Biens de personne ».
Suis-je donc devenu partisan du capitalisme ? Ah ! certes non ! Le capitalisme agonise, tuons-le avant qu’il nous tue. Mais entre l’accumulation des capitaux permettant la puissance des individus et une société l’Egalité Economique. voire seulement de fonctionnarisation générale, même hiérarchisée, il y a une solution à trouver qui tienne compte de ce fait indéniable : la majorité des gens a besoin de la promesse d’un bénéfice pour travailler avec conscience. Et puis, il y a tous ceux qui se sentiraient à l’étroit dans un cadre administratif, à qui il faut une possibilité d’initiative. d’oeuvre de longue haleine ; ceux-là aiment leur travail s’ils se sentent leur maître et peuvent y consacrer leur vie ; ils n’ont que faire d’un Service Civil qui limiterait leur activité et les renverrait en pleine maturité à des loisirs prématurés ! Imagine- t-on des artistes, des docteurs, des agriculteurs voués au Service Civil ?
L’Economie Distributive telle que l’a conçue Jacques Duboin, est une idée géniale, mais une idée abstraite ; on doit s’en inspirer, y tendre, sachant qu’on ne l’atteindra pas.

Si l’on me permet une comparaison, je l’assimilerais à la «  mécanique rationnelle », mécanique toute théorique qui ne tient pas compte du frottement. Pour pouvoir construire, créer la machine, il a fallu, à côté de la « mécanique rationnelle », créer la r mécanique appliquée  » qui, elle, tient compte de l’existence des frottements.
De même les successeurs de Jacques Duboin devront- ils inventer l’Economie Distributive appliquée, adaptée à la psychologie humaine et qui offrira le schéma d’une société viable.
Ce jour-là, je pense, et ce jour-là seulement, nos idées prendront un essor nouveau et trouveront un large écho dans les masses. »

NOTRE REPONSE :

Rappelons tout d’abord à notre camarade à quel point il est devenu totalement faux de prétendre que nos idées ne progressent pas. Partout, dans tous les milieux, et jusqu’aux partis politiques les plus conservateurs, on voit admettre que nous vivons une fin de civilisation, que tous les modes de vie doivent être repensés. De plus en plus généralement les experts reconnaissent que les progrès scientifiques bouleversent nos économies. Et cette constatation vient d’atteindre un stade déterminant puisque la Commission Européenne du travail a mis à l’étude une nouvelle orientation de sa politique qui la mènera forcément à l’économie distributive  : la distribution de ce qui reste de travail humain nécessaire. Ce projet européen, aucun camarade n’osait l’espérer il y a seulement quelques mois ! Un exemple frappant qui prouve bien cette évolution nous a été donné récemment par un excellent documentaire télévisé intitulé  : « Une révolution à l’anglaise » qui montrait que quoi qu’en disent les journaux, les Anglais s’accommodent fort bien du chômage et que ceux qui en sont victimes ne se considèrent plus comme des parias, des exclus de la société, car ils touchent maintenant des indemnités substantielles équivalentes à un plein salaire. Ce qui leur permet de vivre une autre vie, d’apprendre un autre métier, de recevoir une autre formation ou simplement de bricoler ou de jardiner. En un mot, la vie a pour eux une nouvelle qualité.
Mais cela les économistes capitalistes ne savent pas l’intégrer dans leurs bilans. Il est triste que nos camarades ne s’en soient pas aperçu.
Il nous faut d’autre part rappeler à notre vieil ami que la comparaison qu’il fait entre le début d’un certain socialisme en Algérie ressemble à l’Economie Distributive en France, comme une soupe au potiron ressemble à une choucroute alsacienne. Et ceci essentiellement parce que les conditions économiques en sont complètement différentes. L’Algérie n’a pas, et de loin, atteint un stade de développement qui la situe dans ce que J. Duboin appelait un régime d’abondance, par opposition à celui antérieur de rareté. Lors d’un voyage récent (en 1974) à Oran. Alger et Constantine, j’ai eu l’occasion (le constater nui élan formidable des Algériens. enthousiasmés par l’expérience qu’ils vivent, et qui les amenaient à vouloir tout apprendre et tout entreprendre à la fois.
Mais ce n’est pas fini, loin de là.
Notre ami met l’accent sur le rôle du comportement humain. Et là encore, et comme tant d’autres, il oublie un élément essentiel de nos thèses : nous ne prétendons pas réformer la nature humaine jusqu’à obtenir l’adhésion d’une large majorité. Nous disons que les événements économiques tels que la diminution des besoins de main-d’oeuvre résultant des progrès techniques, font de l’économie distributive une nécessité vitale. Mais nous savons très bien que, de tout temps, les hommes n’ont pris conscience des bouleversements de leur histoire... qu’après coup. Et il n’est pas en notre pouvoir de faire que le passage, même si les progrès scientifiques pouvaient aider les hommes à prévoir et à comprendre plus vite, puisse se faire sans... frottements. Ce n’est qu’ensuite que les esprits et les comportements évoluent pour s’adapter.
L’histoire abonde d’exemples d’évolutions rapides des mentalités. Cette façon d’affirmer que le fait que la majorité des gens ne travaillent actuellement que motivés par l’appât d’un gain, prouve qu’ils seraient incapables de faire quoi que ce soit de bon dans d’autres conditions, rappelle ce qui se disait lorsque les ouvriers ont obtenu le droit à un jour de repos par semaine. On oublie trop à quel point ce droit fut considéré comme un non-sens. On disait que jamais les ouvriers ne seraient capables d’en profiter, qu’ils passeraient leurs journées à boire, que toute leur paie y passerait, etc., etc... On a du mal à le croire aujourd’hui et pourtant... cela s’écrivait au début de notre siècle ! Et on parle maintenant sans crier au scandale d’une cinquième semaine et même pour certains, d’une sixième semaine de congé annuel. Voilà bien la preuve que les mentalités s’adaptent très vite et tout naturellement. Et les familles vivant dans des taudis puis qu’on a installées un beau jour dans un appartement plus décent ? a-t-il fallu plusieurs générations pour qu’elles prennent l’habitude d’un peu de confort, qu’elles apprennent l’usage d’une salle d’eau ? La nature humaine, au contraire, est douée d’une très grande faculté d’adaptation, bien qu’elle apparaisse mutilée quand il s’agit de faire admettre, au préalable, l’idée d’un changement dans ces habitudes de pensée.
A l’heure actuelle, l’Algérie vit encore en économie de marché. Comment s’étonner que les mentalités, façonnées par l’habitude, ne soient pas adaptées à celles qui résulteraient d’un socialisme distributif, c’est-à-dire débarrassé du profit ? Rien ne les y a préparées. Personne même ne l’imagine. Tout, dans la vie de tous et de tous les jours, implique la recherche d’un salaire ou d’un profit. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une telle motivation ait toute l’apparence d’une nécessité. Mais il est non moins évident qu’un enfant n’ayant jamais connu cette mentalité pourrait parfaitement s’adapter à une tout autre, sans être pour autant privé de l’envie d’entreprendre.
Et il est bien des artistes que jamais l’appât du gain n’a motivés !

M.-L. D.