Retour de Grèce

par  B. BLAVETTE
Publication : juin 2013
Mise en ligne : 24 septembre 2013

Le texte qui suit résulte d’un séjour de trois semaines en Grèce. Il ne prétend aucunement à l’exhaustivité, mais relate simplement les conversations, les impressions et les réflexions d’un voyageur…

La Grèce est sans nul doute le pays de la Communauté Européenne qui a été le plus durement frappé par les mesures d’austérité imposées par la “Troïka” (FMI, BCE, Commission Européenne). Pourtant celui qui débarque à Athènes ne remarque rien de particulier au premier abord : la ville est calme, propre et bien entretenue (ce qui n’était pas tout à fait le cas lors de mon précédent voyage, il y a 10 ans), les transports publics fonctionnent correctement, la mendicité n’est pas plus fréquente qu’à Paris, chacun semble vaquer normalement à ses occupations, et en ce début de printemps, dans le quartier de Plaka qui entoure l’Acropole, les commerçants s’activaient à réaménager et repeindre leurs échoppes en vue de l’arrivée des premiers touristes attendus pour le début du mois de Mai.

Pour appréhender la réalité qui se cache derrière cette sérénité apparente, il faut un regard plus attentif, et surtout faire l’effort de communiquer avec une population qui semble réticente à évoquer ses difficultés et sa souffrance. Certains signes pourtant ne peuvent échapper à l’observateur averti qui déambule dans les différents quartiers d’Athènes. Ainsi la circulation automobile est étrangement fluide, pour une grande capitale européenne. Ici pas d’embouteillages. Le trafic se compose essentiellement de véhicules utilitaires ou d’entreprises, d’autobus, et de nuées de taxis (souvent collectifs) et de mobylettes, mais relativement peu de voitures particulières. C’est que le prix du carburant oscille depuis des mois entre 1,80 € et 2,00 € le litre ce qui est exorbitant pour la classe moyenne, qui évite d’utiliser la voiture lorsque cela n’est pas indispensable. Seuls les plus aisés continuent de parader insolemment au volant de grosses cylindrées goûtant ainsi le plaisir, très prisé de nos “élites”, qui consiste à exhiber ses privilèges lorsque le plus grand nombre se débat dans de multiples difficultés. On ne manquera pas non plus de remarquer les nombreux groupes de jeunes qui semblent avoir annexé tous les lieux où l’on peut s’asseoir commodément et discuter au calme : jardins publics, places, escaliers en tous genres. En effet, les consommations dans les bars branchés qu’affectionne la jeunesse européenne sont devenues inaccessibles pour la majorité des jeunes Grecs.

Les conversations que l’on peut avoir montrent, chez les Grecs, beaucoup de pudeur et de dignité. Personne ne s’épanche en plaintes et lamentations. Mais tout le monde évoque les salaires à moins de 500 Euros mensuels, les retraites divisées par deux, le chômage qui frappe d’une façon ou d’une autre toutes les familles, les personnes gravement malades qui ne peuvent plus payer les traitements médicaux nécessaires. Seuls les liens familiaux très forts qui caractérisent ce peuple permettent encore d’éviter le pire. Cette population, qui avait naïvement vécu l’entrée dans la Communauté Européenne et l’Euro comme l’avènement d’une période de prospérité, est profondément traumatisée. Traumatisée par le naufrage économique et les difficultés matérielles sûrement, mais aussi et peut-être surtout par le sentiment d’être considérée comme les parias de l’Europe. À cet égard la détestation de la Chancelière Angela Merkel, qui ne manque jamais une opportunité de stigmatiser les PIGS (Portugal, Italie, Grèce, Espagne) est unanime, et les souvenirs de l’extrême brutalité de l’occupation nazie refont surface. Ainsi la Communauté Européenne qui se targue d’avoir éradiqué les guerres fratricides qui ont longtemps déchiré le vieux continent se trouve aujourd’hui à l’origine d’une remontée des tensions.

Mais surtout, les statistiques économiques sont implacables. Selon Le Monde [1], entre l’adoption des premières mesures d’austérité en 2010 et aujourd’hui, l’inflation a été de 9,5% tandis que les salaires ont baissé de 10,2%. Par ailleurs le Herald Tribune [2] signale que le taux de chômage a triplé depuis 2009 pour atteindre le record de 27,2% en janvier dernier. Enfin, le bulletin d’information de France-Culture du 16/4/2013 à 7 heures faisait état de récentes estimations du FMI d’après lesquelles au moins 400.0000 salariés n’avaient pas été payés depuis 6 mois, aussi bien dans le secteur public que dans le privé. Et de rappeler le drame qui secoue le pays ces derniers jours : un groupe d’ouvriers agricoles immigrés, qui venaient réclamer leurs salaires, ont été accueillis à coups de fusils par le propriétaire de l’exploitation et son fils qui ont ainsi blessé 18 personnes. Le journaliste précisait que ce genre d’incidents n’était pas rare, et que la justice mettait peu d’empressement à punir les coupables…

La situation semble sans issue.

et pourtant, en parallèle avec la question de la légitimité de la dette qui peut pour une large part être mise en doute [3] , mais que nous n’aborderons pas ici car cela demanderait un article à part entière, certains points interrogent :

Comment se fait-il que le budget de la défense n’ait pratiquement pas été amputé ?

À cela deux raisons au moins. La première est bassement mercantile, car il se trouve que l’armée grecque est l’une des principales clientes de… l’Allemagne, mais aussi de la France. Comme on le voit, les déclarations vertueuses sur « l’intérêt général de la Communauté européenne » trouvent vite leurs limites [4].

L’autre raison réside dans la découverte d’importantes réserves de pétrole et de gaz en mer Egée. Certains gisements pourraient être revendiqués à la fois par la Grèce et par la Turquie, ravivant ainsi les tensions. Par ailleurs, et comme toujours en pareil cas, loin de voir dans cette découverte un remède, au moins partiel aux problèmes grecs, la Communauté internationale, États-Unis en tête, s’emploie activement à flouer le pays en tentant de transférer la majeure partie des profits escomptés vers les grandes compagnies pétrolières internationales [5].

La Grèce possède l’une des plus importantes flottes marchandes du monde qui pourrait constituer une source de richesses considérables pour le pays. Malheureusement, la majorité des bateaux naviguent sous des pavillons de complaisance, en employant un personnel immigré exploité et sous-payé, et les armateurs n’acquittent pratiquement aucun impôt à l’état grec. À l’heure où les dirigeants européens prétendent vouloir s’attaquer résolument à la question des paradis fiscaux, à quand une réorganisation en profondeur de la flotte grecque ?

L’Église orthodoxe, omniprésente, est une puissance économique de premier plan. Elle dispose du plus important patrimoine foncier du pays et bénéficie d’exonérations fiscales considérables. Malgré quelques déclarations d’intention du patriarche d’Athènes Iéronimos, l’église semble traîner les pieds pour participer à l’effort collectif…

Le tourisme demeure la principale source de richesse du pays qui a vu arriver, en 2010, près de 14 millions de personnes pour un chiffre d’affaire de plus de 13 milliards d’Euros. Mais on ne le dira jamais assez, se reposer presque exclusivement sur le tourisme est une erreur stratégique majeure pour un pays. En effet, cette ressource est, par nature, incertaine, elle peut se tarir brutalement, surtout dans la période chaotique que nous traversons. L’Egypte, la Tunisie par exemple en ont fait l’amère expérience. De plus le tourisme de masse tel qu’il se pratique en Grèce génère de considérables “désutilités“ (j’emploie le jargon des économistes !). Urbanisation incontrôlée, emplois saisonniers serviles et mal rémunérés, dégradations des sites-mêmes que l’on prétend promouvoir, épuisement des ressources naturelles, notamment en eau potable. C’est ainsi que les îles de la mer Egée, l’une des principales destinations touristiques, doivent désormais être approvisionnées par le dessalement de l’eau de mer ou par bateaux-citernes. Le touriste lui-même, attiré surtout par le soleil, la mer, la vie nocturne, les boutiques des rues commerçantes où les grandes marques sont abondamment représentées, ne retire que peu de bénéfices de son voyage en termes de connaissance du pays, de ses habitants, de son histoire, de sa situation présente. En fait la Grèce s’est peu à peu transformée en un gigantesque parc à thème où le visiteur se déplace nonchalamment et sans bien comprendre, d’attractions en attractions, de Parthénon en Olympie…

Mais la question majeure pour les Grecs, comme pour bien d’autres peuples d’Europe, concerne le bien-fondé du maintien du pays dans l’Euro et même dans l’Union Européenne. Les avis sont très partagés, et le résultat d’un éventuel référendum serait bien incertain. Il est évident, cependant, que l’idée d’une rupture brutale effraye. Comme pour les autres peuples d’Europe, et même de la planète, l’idée d’une société qui prendrait ses distances avec le système capitaliste est simplement inimaginable. Ce que la population semble souhaiter ici ce n’est pas une vie, des valeurs différentes de celles portées par le capitalisme, mais un simple retour en arrière, avant 2008, lorsqu’on pouvait en toute quiétude faire ronfler le moteur de son véhicule et se gorger d’images sur son portable, son ordinateur, sa télévision. Pourtant le passé ne reviendra pas….

En fait les problèmes grecs ne semblent insolubles que parce que la solution, évidente, se situe hors de la sphère économique, c’est-à-dire hors du cadre de réflexion aussi bien des chefs d’états européens que des technocrates du FMI et de Bruxelles. La Grèce pose sur la table, sans bien s’en rendre compte, la question toujours éludée des buts de la construction européenne. Soit nous voulons mettre sur pieds une simple Communauté Economique Européenne, c’est-à-dire une association d’états détenteurs d’un niveau économique sensiblement équivalent, alors la Grèce n’a pas sa place aux cotés de “poids lourds“, au sens capitaliste du terme, comme la France ou l’Allemagne ; soit nous voulons organiser une Union Européenne véritable (et que je sache il s’agit bien de l’appellation que nous nous sommes choisie) qui, pour être viable sur le long terme, doit obligatoirement et prioritairement intégrer les dimensions civilisationelles et sociétales, l’économique passant au second plan. La Grèce, berceau de notre culture, de notre morale, de notre sensibilité esthétique, point de convergence entre l’orient et l’occident, est un élément incontournable d’un ensemble continental cohérent. Alors la question de la situation économique de la Grèce ne se pose simplement plus, pas plus que ne se pose la question de savoir si, au niveau français, la Lozère, la Corse ou encore les îles Saint Pierre et Miquelon coûtent ou rapportent à notre pays. Ceux qui prétendent nous gouverner semblent aussi avoir la mémoire courte : lorsqu’il s’est agi de réunifier l’Allemagne les préoccupations économiques ont vite cédé le pas à une décision éminemment politique prise par le Chancelier Helmut Kohl. Il devrait en être de même pour la Grèce, ce qui ne décharge pas l’UE de la responsabilité d’intervenir pour aider le pays à rectifier certaines pratiques délétères et assurer son développement, un peu comme il n’y a pas si longtemps, en France, on s’attachait à “désenclaver“ certaines régions isolées.

Pourtant, le flou entourant la construction européenne n’est pas la conséquence de l’incompétence de notre personnel politique, mais bien au contraire, elle sert les desseins inavoués des oligarques dominants, et le cas de la Grèce sonne comme un tocsin pour les peuples d’Europe. Nous, européens, avons regardé avec indifférence, et un brin de mépris, les pays pauvres du sud sommés de rembourser leurs dettes à coups de Plans d’Ajustements Structurels concoctés par le FMI et la Banque Mondiale. L’Afrique exsangue, un milliard au moins de nos frères humains sous-alimentés, les inégalités qui explosent ne nous ont pas empêchés de nous empiffrer consciencieusement. Le Téléthon pour les uns, les Forums Sociaux et les manifs festives pour les autres, ne sont-ils pas là pour soulager notre conscience à peu de frais ? Et pendant ce temps, l’oligarchie capitaliste engrange succès après succès. Car les réformes dont on nous rebat les oreilles ne visent pas à instaurer la prospérité générale mais bien au contraire à accentuer les inégalités, à rendre les riches plus riches, les pauvres plus pauvres. Autant dire que le but est largement atteint à travers le monde comme le montre Serge Halimi, dans Le Monde Diplomatique du mois de mai 2013, à la faveur d’un article intitulé état des lieux pour préparer une reconquête : aux États-Unis, la famille Walton, propriétaire du géant de la distribution Walmart, détenait, il y a 30 ans, 61.992 fois le patrimoine médian américain contre 1.157.827 aujourd’hui ; en Italie « les dix premières fortunes nationales détiennent autant d’argent que les 3 millions d’italiens les plus pauvres » ; en Inde 61 individus détenaient 1,8% de la richesse nationale en 2003, cinq ans plus tard, en 2008, ils en accaparaient 22%. Pour enfoncer le clou, signalons que le chroniqueur économique Emmanuel Kessler, peut suspect de sympathies progressistes, signalait dans sa chronique du 18 mai 2013 sur France Culture que l’année 2012 avait vu apparaître 200 nouveaux milliardaires en dollars, ce qu’il mettait en corrélation avec une incroyable explosion du montant des enchères sur le marché de l’art lors des ventes chez Sotheby’s….

Enhardis par la faiblesse de nos réactions, les dominants tentent maintenant d’appliquer à l’Europe les recettes qui ont si bien réussi partout ailleurs, et la Grèce est l’une de leurs “têtes de pont” sur le vieux continent, un laboratoire pour tester l’attitude des peuples européens. Car le capitalisme ne connaît que le rapport de forces : face à une réaction trop vive, il est prêt à battre provisoirement en retraite, pour revenir à la charge quelques années plus tard, comme ce fut le cas en France, en 1995, pour la réforme des retraites. Mais en l’absence de toute force antagoniste, il est saisi d’une sorte de délire d’illimitation et de démesure, d’une sauvagerie incontrôlable, comme le montre le sociologue et économiste Frédéric Lordon dans son ouvrage Capitalisme, désirs et servitude [6] . Il ne s’agit pas là d’un quelconque “complot”, au sens d’une action contrôlée et planifiée de longue date, mais simplement de la capacité, maintes fois démontrée, du capitalisme de se saisir des circonstances pour approfondir sa domination. Face à ce dynamisme, cette imagination, cette réactivité de l’idéologie dominante, on peut légitimement s’interroger sur la manière dont Serge Halimi envisage « la reconquête » tant que la devise des peuples semblera s’énoncer ainsi : « Nous sommes misérables, nous sommes malheureux, mais surtout laissons faire, ne changeons rien ». En définitive, nous européens qui pensions naïvement être conviés au banquet des privilégiés, nous nous apercevons, mais un peu tard, que nous faisons aussi partie du menu….

Pourtant en Grèce, entre le béton des nouvelles résidences pour vacanciers et la vulgarité des hordes de touristes, la beauté fait de la résistance. Alors que nous visitions un site archéologique, au centre d’Athènes, qui a été durant des siècles, de la Grèce antique à la période romaine, un cimetière où étaient inhumées les personnalités les plus marquantes de la cité, tout près du lieu où l’on suppose que se dressait l’Académie de Platon, nous avisons un groupe d’archéologues en plein travail. En nous approchant, nous réalisons que tous semblent très excités et arborent un large sourire : sur un simple tréteau de bois repose une magnifique tête d’homme en marbre blanc qui vient d’être découverte au fond d’un puits, il y a une heure à peine. Je suis fasciné. Voici une œuvre qui n’a pas été contemplée depuis près de 2.000 ans. Voici une œuvre qui témoigne d’un temps où l’art n’était pas encore un “marché“ comme les autres, mais simplement la manière pour un être humain d’exprimer sa détresse ou sa joie, et la fierté de tenter de se mieux connaître. Un temps qui n’était certes pas paradisiaque, mais où des penseurs d’exception permettaient d’entrevoir le jour où la collectivité humaine pourrait atteindre la raison et la sagesse en empruntant la voie philosophique.

Et l’idée me vint que cette fureur auto-destructrice chez certains, cette apathie chez d’autres, étaient le signe extérieur d’un mal bien plus profond : notre échec, peut-être irrémédiable, à atteindre ce niveau de conscience, à réaliser cette révolution spirituelle qui, seuls, pourraient nous permettre de fusionner avec la globalité de l’univers, de bannir la solitude et la peur, permettant ainsi de « réformer l’État sans même avoir à y penser » [7].

Les Grecs ont longtemps côtoyé la tragédie. Il y a 2.400 ans déjà, chez Sophocle et Euripide, les chœurs antiques soulignaient l’impuissance de la condition humaine « Hélas, hélas, que pouvons-nous, simples mortels, contre le destin et la volonté implacable des dieux qui siègent sur l’Olympe ? », …ou au FMI dirait-on aujourd’hui.

Pourtant, le Parthénon semble toujours veiller sur Athènes et porter la célèbre Adresse aux athéniens de Périclès : « Nous cultivons le beau avec simplicité, et nous philosophons sans manquer de fermeté… »

Puissent le peuple grec et l’ensemble des Européens s’en inspirer…


[1Le Monde du 11/4/2013 p.17.

[2The Herald Tribune, 12/4/2013, p.17.

[3C’est particulièrement le cas de la part de la dette correspondant aux intérêts des prêts. Rappelons que les pays de l’UE ne peuvent emprunter directement à la BCE, mais doivent passer par l’intermédiaire des banques privées. Ces dernières lèvent des capitaux auprès de la Banque Centrale à des taux très faibles et prêtent ensuite aux états en réalisant de confortables bénéfices. Il s’agit là d’une forfaiture pure et simple permettant de spolier les peuples de l’UE. Une combine aussi grossière ne peut perdurer qu’à la faveur de l’incroyable torpeur du plus grand nombre.

[4Le blog du CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde) relate de façon savoureuse dans un article du 26/1/2011, comment l’Allemagne a vendu en 2010 à la Grèce plusieurs sous-marins pour 5 milliards d’Euros. Deux au moins de ces engins sont inutilisables du fait de la défectuosité de l’électronique embarquée générant des problèmes de stabilité. Où est donc passée la (trop ?) fameuse qualité du matériel allemand ?

[5Voir à ce sujet l’excellent article de Gilles Petit « La Grèce richissime ? » dans GR 1134 (août-septembre 2012).

[6Ed. La Fabrique (2010). Voir aussi mon article autour de cet ouvrage dans GR 1116 (Janvier 2011).

[7Louis Lavelle (1883-1951) – Philosophe et métaphysicien français cité par Merleau-Ponty dans « Eloge de la philosophie ».