Sans vergogne

par  B. BLAVETTE
Publication : avril 2012
Mise en ligne : 24 juin 2012

L’entretien du président-candidat Sarkozy avec un journaliste de France Inter, diffusé début mars, a inspiré à Bernard Blavette ce “billet d’humeur” :

Ce beau matin, l’animateur de France-Inter, est en émoi, le patron daigne lui rendre visite. Déjà, la veille, il avait annulé une soirée dans une boîte branchée, absorbé une bonne dose de tranquillisant, pour arriver en pleine forme au studio. Il savait déjà qu’il allait devoir mettre en pratique cette “flexibilité” qui est aujourd’hui la valeur cardinale prônée par les élites qui nous conseillent et nous gouvernent. Encore heureux que son âge lui épargne l’arthrose, il allait pouvoir sans trop de difficulté courber l’échine…

Alors que nous autres, auditeurs, étions sur le point de passer sur France Musique afin de siroter notre thé matinal sans aigreurs d’estomac, quelque chose dans la manière dont le journaliste remercia “not’bon maître” d’avoir accepté son invitation nous incita à conserver une oreille sur la radio qui se dit “différente” comme Le Monde s’enorgueillit d’être “la référence”. Et nous ne fûmes pas déçus. Sarko était offensif, il démarra sur les chapeaux de roue en évoquant à deux reprises « un quinquennat de 5 ans ». Cette tautologie était-elle la conséquence de l’inculture d’un personnage qui, d’après des rumeurs convergentes, fut toujours un étudiant médiocre ? Ou, plus subtilement, était-elle le fruit d’un rêve récurant, qui doit hanter nombre de chefs d’États et de dictateurs de tous poils, d’un “quinquennat de 10 ans”, un peu comme dans notre enfance nous imaginions à chaque rentrée des classes “la semaine des 4 jeudis” ?

Cependant, la veille, le concurrent abhorré avait proféré quelques injures à caractère nettement pornographique qui avaient beaucoup choqué les chastes oreilles des NAP (Neuilly, Auteuil, Passy). Il proposait, chose vraiment répugnante, de taxer à 75% la fraction des revenus dépassant 1 million d’euros annuel. On ne pouvait laisser passer une idée aussi révoltante. Sur un ton de bateleur de foire, le Petit Nicolas laissa entendre que l’horrible François allait ponctionner 75% des revenus des riches, ce qui les ferait fuir à l’étranger. Pour le journaliste, ce fut l’angoisse absolue. Un reste de dignité, allié à la panique de perdre toute crédibilité journalistique, le poussa à remarquer, en chevrotant : « Mais il s’agit d’un taux marginal…. ». S’il n’avait pas déjà été terrorisé par son audace, il aurait pu aussi demander au maître s’il trouvait cette évasion moralement soutenable alors qu’il est demandé à chacun de contribuer « au redressement de la nation ». Et même si, placé dans ce cas, il aurait lui-même déserté, tel jadis Louis XVI fuyant honteusement son palais ? Mais l’animateur matutinal était épuisé, il faisait si chaud dans ces studios. Il se contenta de s’éponger le front en déplaçant un peu ce casque qui lui bridait les oreilles.

Négligeant la remarque, l’autre avait déjà enfourché son cheval de bataille favori pour guerroyer contre ses ennemis de toujours qui l’avaient humilié dans sa jeunesse : les enseignants, ces fainéants qui ne travaillent que 18 heures par semaine, qui sont toujours en vacances, et qui en plus, se permettent de se mettre en grève et de défiler dans les rues !

Notre présentateur était au supplice, il lui venait, d’on ne sait où, des idées bizarres. Comme celle de faire remarquer que les joueurs de foot, ces idoles aux salaires faramineux, ne passent à chaque match que 90 minutes sur le terrain, et sont grassement payés simplement pour jouer, pour jouer à la ba-balle comme n’importe quels toutous, alors que les profs, quand même, c’est plus sérieux… Soudain, il eut envie de rappeler que si les lois sur l’immigration avaient toujours été aussi impitoyables, le Petit Nicolas n’aurait jamais eu l’opportunité de se vautrer sous les “ors de la République”…. Il était sur le point de s’éclater, de tout déballer. Mais alors, dans un éclair, la vision de Denissa, le mannequin moscovite au corps de rêve avec laquelle il devait passer une semaine aux Seychelles le mois prochain, s’imposa à lui. Si ce soir il lui annonçait « Je suis viré ! », elle ne comprendrait pas. Surtout qu’avec tous ces mafieux, pleins aux as, qui tournent déjà autour d’elle comme de grosses mouches noires sur un pot de miel, il avait déjà du mal à faire le poids… Le moment de folie passa. Et il se promit de ne plus remettre les pieds chez cet idiot de psy qui lui avait prescrit ce tranquillisant qui, en fait, le déstabilisait. Un confrère lui avait parlé d’une nouvelle drogue baptisée “Soma” [1] , déjà remboursée par la Sécu, qui permettait d’écarter les pensée non conformes, tout en présentant des effets sexuels intéressants…

Nous, auditeurs ordinaires, ne connaissions pas les affres de ce journaliste, mais nous étions une fois de plus soumis à ces tombereaux d’immondices que les politiques et les médias déversent sans pudeur, sans honte, sans vergogne, jour après jour, sur nos esprits. Pas étonnant que de plus en plus souvent, à travers le monde, des personnalités ainsi affaiblies plongent dans le chaos et se mettent à tirer sur tout ce qui bouge. Bien sûr cela provoque des drames épouvantables, mais pour les maîtres, il est bon que les dominés retournent leur colère contre eux-mêmes : cela les détourne de s’attaquer à leurs vrais bourreaux, cela permet d’édicter des lois de plus en plus contraignantes, tout en autorisant, à chaque fois, un hommage appuyé au dévouement d’une police aujourd’hui omniprésente dans nos vies.

En fait, cette pantomime matinale ne faisait que démontrer, une fois de plus, que, tout comme les publicitaires, Nicolas Sarkozy, triste avatar de l’oligarchie dominante, estime que la majorité des peuples est composée de parfaits imbéciles. Il est vrai que, comme Berlusconi, comme Poutine et comme tant d’autres, il a été élu par la “majorité” du peuple…


[1Le Soma est la drogue imaginée par Aldous Huxley dans son roman Le meilleur des Mondes. Elle permet d’apaiser les angoisses, d’éliminer les pensées interdites ainsi que toutes velléités de révolte, en les détournant vers des jeux sexuels privés de sens.