Sardinades nauséabondes

par  C. DUC-JUVENETON
Publication : novembre 2012
Mise en ligne : 4 février 2013

Tout aussi révoltante est la brutalité avec laquelle les forces “de l’ordre” expulsent les Roms et autres nomades, alors qu’on aurait pu croire que les dernières élections avaient aussi témoigné d’un rejet du racisme. Il faut hélas constater que celui-ci ose maintenant s’afficher, comme le montre ce témoignage effrayant, envoyé par C. Duc-Juveneton de Cent paroles, journal alternatif d’Aix en Provence :

Ce samedi soir, nous avions programmé, avec une bande de bons copains aixois, une sortie que nous imaginions festive, pleine de saveurs du Sud et de la mer… Nous sommes douze : six adultes et six enfants, nous formons un groupe coloré, à l’image d’une société que nous aimons. De la belle Fatima, grande femme mince, cheveux noirs magnifiques, en rastas, qui nous vient des Comores, à la belle Armelle, blonde aux cheveux longs, en passant par Miguel, le sémillant Sud-Américain. Nous aimons tous cette France qu’on a appelée “black-blanc-beur” et qui donne des couleurs à notre vie.

Dès notre arrivée au parking, nous comprenons que nous sommes entrés dans un autre monde. Fatima, qui a quatre enfants à bord de sa voiture, est arrivée la première, elle a trouvé deux places, elle nous a prévenus par téléphone qu’elle en retenait une pour notre deuxième voiture d’adultes, ce qui est d’autant plus important que Marie, qui la conduit, est handicapée, elle ne peut pas aller se garer trop loin.

En entrant dans le parking, on a l’impression d’une insurrection. Ça klaxonne, on s’injurie. Nous apercevons Fatima de loin avec les enfants. Il nous faut quelques minutes pour réaliser que la couleur de sa peau et des enfants qui l’accompagnent n’y est pas pour rien…

Miguel descend à la hâte et va rejoindre Fatima avec la carte GIC de Marie, ce qui, dans un monde civilisé, aurait mis fin immédiatement à toute contestation de places. Mais là, rien à faire, le conducteur qui entend prendre la place que Fatima retient, s’avance un peu plus pour couper le passage à Marie. Ce n’est qu’après l’avoir menacé d’appeler la police, que cet homme, haineux et fermé, accepte de laisser la place, mais en apostrophant lâchement les enfants :« vous venez d’où ? Vous devriez vite y retourner ! » (Depuis, effectivement, ils sont contents d’être revenus à Aix, les enfants !)

Car ça ne s’est pas arrêté là ! Quand il a fallu nous installer à table, ce fut immonde. Regards haineux en direction de Fatima et des enfants, tous les arguments étaient bons pour ne pas nous laisser la place, même à Marie à qui l’on a reproché lâchement, au creux de l’oreille, en passant et en disparaissant aussitôt « c’est pas beau, Madame de mentir sur votre état de handicap ». Nous étions accablés. Nous, les Blancs, quand nous sommes seuls, nous n’avons pas l’occasion de vivre de si près cette haine, fruit du racisme.

Du coup, un peu plus tard dans la soirée, Kathy, autre membre de notre groupe de copains, se met à me raconter comment toute sa famille a disparu dans les camps de concentration… C’est dire combien pour nous, la soirée des sardinades se prête plus à ce genre de confidences qu’à une fête. L’atmophère nous a plutôt fait penser à celle de l’Allemagne nazie, quand, à partir de 1933, le racisme était affiché hostensiblement. Cette haine terrorisante de l’autre et de sa différence est devenue banale !

La plus digne a été Fatima, du début à la fin. Quand Marie a voulu sortir sa carte d’handicapée « pour convaincre », elle lui a dit : « laisse tomber, ça ne sert à rien ! C’est rentrer dans leur jeu ». Cette jeune femme s’est placée “au-dessus”, dans une position de force de caractère, de noblesse et de grandeur d’âme.

Quant aux enfants, ils ont été choqués. Comment peut-on leur demander d’aimer la France ?

Marie a été plusieurs fois au bord des larmes, car nous, les autres Blancs du groupe, nous avons été considérés comme “contaminés” par la présence à nos côtés de nos amis Comoriens. Et c’était, au sens propre, insupportable.

Les sardines et les fruits de mer des “sardinades” n’avaient plus de goût. Ils étaient devenus indigestes.

Dans cette ambiance de délire collectif, tout est contaminé, tout est fou. Disparues les valeurs humaines comme le respect dù aux faibles, aux handicapés. 

Mais heureusement, nous avons terminé notre soirée “au glacier Créole”, non loin de là, où une charmante serveuse espagnole s’est mise en quatre pour nous installer tous les douze ensemble : nous nous sommes sentis enfin à nouveau dans un monde chaleureux et humain.

Sans solidarité ni fraternité, il n’y a plus de manifestation festive.

Il n’y a plus de France non plus, d’ailleurs.