Se comporter en citoyen, est-ce révolutionnaire ?

par  J. AURIBAULT
Publication : juillet 2000
Mise en ligne : 30 mars 2009

Dans le courrier des lecteurs de mai 2000 G.P., reprochait à Jean Auribault une “attaque en règle ” contre A.Laguiller et A.Krivine à propos du passage (GR-ED N° 997) concernant le vote d’une demande d’établissement d’un rapport par la Commission européenne sur l’intérêt et la faisabilité de la Taxe, dite Tobin. Jean avait effectivement manifesté sa surprise de voir les positions prises par ces députés européens, l’une votant contre, et l’autre s’abstenant, en notant le distinguo entre ces deux positions. Par ailleurs, Jean ne rendait pas uniquement responsables de l’échec du vote ces deux leaders politiques, mais d’abord l’alliance Droite européenne/Travaillistes.

Je m’étonne qu’un sympathisant (ou militant ?) de Lutte ouvrière ou de la Ligue Communiste révolutionnaire considère mon propos comme offensant à l’égard de ces deux personnalités. Je précise que je ne me suis jamais répandu en « interminables ricanements » à leur sujet, comme le « reste de la classe politique au grand complet ». Ma réaction témoignait d’une incompréhension et d’une déception devant leur attitude, et je n’excuse pas pour autant l’absence de députés Verts ou Communistes lors du vote.

Reconnaissez toutefois qu’on peut être surpris de voir Arlette Laguiller (comme les Balladur, Francoise de Panafieu, etc.) répondre aux bateleurs patentés dans les divertissements télévisés, justifier ensuite son vote en déclarant : « on n’est pas là pour améliorer le capitalisme ». L’avez-vous vue s’esclaffer sur le canapé de Michel Drucker (Vivement Dimanche), ou ironisant avec Karl Zéro (Le Vrai Journal) ? D’autant que Karl Zéro produit son divertissement sur Canal +, la chaîne du Groupe privé Vivendi-Havas, multimédia et multinational ! Sans abonder dans le sens de Jean-Pierre Elkabbach [1], qu’on apprécie ou pas, ce comportement médiatique de politiciens de Gauche ou de Droite, rejaillit sur leur crédibilité. Accepter de participer à ce type d’émissions dont le grand public raffole, c’est prendre le risque d’un mélange des genres. Aussi, ne vous insurgez pas si les politiques, comme le brave citoyen de base, s’amusent de leurs déclarations. Quant à leurs convictions, ils ne sont pas les premiers à avoir dénoncé le système capitaliste, et les seuls à garder leur convictions de toujours.

Le plus important reste le sens de leur engagement, depuis qu’ils ont accepté le mandat de député européen, donc d’entrer dans le système politique actuel. Ils deviennent responsables vis-à-vis des citoyens que nous sommes. Aussi, j’estime pouvoir me permettre de contester leur « stratégie politique » et leur vote. Ce que vous qualifiez « d’attaque en règle », n’est-ce pas plutôt la libre expression d’un électeur dans une démocratie, même imparfaite ? La prise de position de ces deux leaders politiques est-elle, en outre, l’expression unanime (ou même majoritaire) des militants de LO et LCR ? Lorsqu’avec ironie vous jugez mes propos “péremptoires”, je m’inquiète un peu. (En effet, l’adjectif péremptoire veut dire : ce qui détruit par d’avance toute objection). Je me permets donc de solliciter votre opinion personnelle sur la Taxe Tobin et les problèmes que vous citez (mouvements financiers et droits à polluer), plutôt que de vous voir défendre ces personnalités qui se défendent très bien elles-mêmes. Car depuis 30 ans que nous entendons les deux leaders, je me demande si J.Fromentin n’avait pas raison d’écrire, dès 1978, que « les Gauchistes sont regardés comme des groupes qui s’entre-déchirent mutuellement et dont on ne se soucie guère de démêler les subtilités doctrinales » [2].

Quitte à vous décevoir à nouveau, je n’ai aucun authentique révolutionnaire à vous proposer. Le mot “authentique ” me rappelle déjà trop les qualificatifs utilisés par les intellectuels des partis communistes il n’y a pas si longtemps (plus révolutionnaire que moi, tu meurs !). Et l’on ne peut demander à A.Laguillier d’être Louise Michel ou Rosa Luxemburg, ni à A.Krivine, d’être Che Guevara. Pour le moment, si nos deux leaders doivent être considérés, en France, comme révolutionnaires, alors peut-être que Susan George et José Bové, sont aussi révolutionnaires… à leur manière. On peut d’ailleurs, dans le même ordre d’idées, se poser la question de l’authenticité du socialisme, pour le parti actuellement au gouvemement, qui gère (assez bien d’ailleurs d’après les milieux économiques, et une majorité de Français) le régime actuel, authentiquement libéral (ou capitaliste, si l’on préfère).

Bien que je ne sois pas un thuriféraire du sous-commandant Marcos [3], l’opinion qu’il donnait, dans un dialogue avec l’écrivain Manuel Vazquez Montalban, me paraît de plus en plus pertinente : « Nous pensons que la manière dont la gauche voit les choses —mais aussi la droite ou même le centre (s’il existe) — c’est-à-dire l’analyse politique traditionnelle que font les politiciens professionnels de la situation actuelle, est en crise. En crise profonde, car trop de choses ont changé. Le sujet, le citoyen auquel ils s’adressent n’est plus le même.. La mutation technologique, la mutation économique, la mutation sociologique sont en train de tout bouleverser… Nous constatons que la classe professionnelle politique s’est radicalement éloignée de son interlocuteur central qu’est la société. Il y a deux réalités : celle, fausse, des politiciens, et celle, réelle, de la société. Si l’on ne parvient pas à les faire coïncider à nouveau, l’histoire exigera des comptes. Et elle risque de le faire d ‘une manière brutale. C’est vrai pour tous les pays » [4].

De ce constat, et de la conviction que le libéralisme ne cherche, en définitive, qu’à faire disparaître les partis, à effacer le rôle des dirigeants et à liquider la politique, Marcos lançait un défi à un monde déshumanisé, mais ne voulait pas tomber dans le piège du dogmatisme : « Il y a une nouvelle réalité ; essayons ensemble de comprendre ce qui se passe ; parce que notre mission prioritaire, à vous et à nous, consiste à essayer de comprendre la société ».

Voilà une opinion qui n’a rien de péremptoire, et permet de lancer des passerelles vers les mouvements qui, en France, tentent de s’exprimer et d’agir depuis cinq ans. Comme le dit Jean-Michel Carré : « Je continue de penser que l’idéal est de tout arrêter et de réfléchir. Certes on ne peut plus croire aveuglément à l’arrivée du “Grand Soir”. Mais il y a toujours des “Petits Matins”, des grains de sable qui bloquent cette machine à broyer les gens qu‘est la société. Il ne faut rien attendre des politiciens ou des patrons. Ce sont des actions comme la grève des cheminots de 95, les engagements d ‘A TTAC, les écoles occupées, bref des mouvements citoyens qui donnent aux gens ordinaires la conscience d’avoir un droit sur leur vie. A nous de reprendre le pouvoir, de résister et d’inventer des utopies » [5].

Face à la nouvelle économie, une nouvelle gauche (la gauche de la gauche ?) n’est-elle pas en train d’émerger ? Sera-t-elle authentiquement révolutionnaire ? Peu importe, pourvu que ce monde bouge et qu’une justice distributive guide nos pas…


[1« Cette dérive de la politique vers le divertissement est dangereuse pour la démocratie. L’animateur devient journaliste, les politiques se font clowns . »

[2Cité dans L’histoire Générale du Socialisme, de J.Droz.

[3Car il est encore trop tôt pour savoir quel type de société peut émerger de la guérilla lancée par Marcos au Mexique avec les Indiens du Chiapas et l’armée zapatiste de libération nationale ?

[4« L’heure de la société civile a sonné » , Rencontre avec le sous-commandant Marcos, Le Monde Diplomatique, Août 1999.

[5Le Magasine Littéraire, mai 2000 : « Tout arrêter et réfléchir » (L’utopie aujourd’hui) p.38.