Signes d’une aurore…

par  M. TOUILEB
Publication : février 2000
Mise en ligne : 13 mai 2010

Je viens de terminer la lecture de l’article “le labyrinthe du millenium” de Jean Auribault dans le dernier numéro et je le remercie pour sa synthèse éloquente des événements et courants tumultueux : ils agitent la planète et nous avons, en effet, à traverser un labyrinthe pour trouver des issues. Mais, aurions-nous perdu définitivement le fil d’Ariane ? Les deux faces de Janus, ou les deux forces qui semblent vouloir s’opposer, ne sont-elles pas d’abord, celles que chacun ressent en lui ? Notre représentation du monde extérieur est le reflet du monde intérieur. Le précédent influe, lui aussi, sur notre vie intérieure et oriente nos pensées et nos comportements.

Le “passage” conscient vers l’ère distributive sera effectué lorsque chacune des cinq milliards cinq cent millions de personnes peuplant la Terre aura ressenti, puis compris que l’intérêt particulier (face égoïste de Janus) et l’intérêt général (sa face altruiste) ne forment qu’un seul et même intérêt. Ceux-ci ne se confondent pourtant pas ! lls demeurent différents, l’un et l’autre, voire divergents ou opposés ! Lorsqu’ils acceptent de se laisser féconder l’un et l’autre par l’idéal qui les anime, en acceptant d’abandonner le fruit de leur union à un intérêt “supérieur” qui les a unis et qui transcende leur opposition apparente, alors peut naître, se développer, se construire, un autre intérêt de nature “communautaire”. Les justes décisions prises par des assemblées véritablement démocratiques en sont un exemple. Lorsque l’intérêt particulier domine et ne veut pas se soumettre à la loi qui transcende les deux intérêts, il y a évidemment conflit. Cette loi est garante de l’intérêt supérieur de la sauvegarde de la planète et de l’humanité à la recherche de son unité (porte de sortie du labyrinthe !). Le slogan “le monde n’est pas une marchandise” porte à lui seul tout l’idéal et l’espoir de l’humanité et des règnes minéral, végétal et animal qui lui ont été confiés. Avec la lucidité du poète et la rigueur du journaliste, John Berger dans une analyse picturale du triptyque du Millenium de Jérôme Bosch, écrit « le nouvel ordre clame qu’il rationalise et modernise la production et l’effort humain. En réalité, c’est un retour à la barbarie des débuts de la révolution industrielle... dès lors les émigrants, les sans-terre, les sans-abri sont traités comme les déchets du système : à éliminer [1] ».

Ne serait-ce pas les événements écologiques graves traversés (inondations, tremblements de terre, marée noire, alimentation), belliqueux ou sociaux (chômage, misère,…) et dont les effets se cumulent, qui viennent annoncer et accélérer les prises de conscience dans le vécu personnel de chacun et les transformations à l’œuvre, perceptibles dans la grande fracture sociale et l’implosion dont nous ressentons les effets ? Que ceux, encore sceptiques sur les chances de voir apparaître l’économie distributive dans nos institutions, au prétexte que, sans l’attraction de argent, les hommes et les femmes s’assoupiront, m’expliquent alors les motivations des bénévoles qui viennent gratuitement nettoyer nos plages souillées par des irresponsables ? Et, puis des bénévoles, il y en a dans d’autres occasions, toute l’année et pour de multiples bonnes causes. Mais la charité publique ne peut pas constituer durablement un projet de société.

Continuons d’informer là où cela est possible : il y a souvent des opportunités inattendues ! Ici à Fécamp, je remets chaque mois la GR-ED à la Bibliothèque Municipale. Nous avons aidé à la création du SEL de Caux. L’Association déposera ses statuts courant 2000. Petit chantier de notre millénaire local bien utile pour créer des liens solidaires, les enraciner, inventer notre monnaie locale : préfigurer ainsi l’économie distributive en quelque sorte ! ...

Ainsi avons-nous eu l’opportunité d’accueillir une classe de Première (économique et sociale) d’un lycée privé de Tours pour expliquer à une trentaine de lycéens issus de classes sociales aisées ce qu’est un Système d’échanges local. Au cours de leur voyage d’études en Haute-Normandie, ils ont visité des entreprises et le port du Havre. Le lendemain de notre “conférence”, ils rencontraient le directeur de la Caisse d’épargne de Fécamp... Je n’ai pas présenté l’économie distributive car ce n’était pas le but de notre rencontre, mais pourtant nous démontrions par le SEL que nous avions retrouvé… le fil d’Ariane de la monnaie : l’argent, témoin de la circulation des échanges, signe de prospérité ? Oui. Mais richesse = accumulation d’argent ? Non, ce n’est pas sa fonction. L’électricité est faite pour circuler et non pour être indéfiniment stockée, sinon c’est l’explosion dans l’excès ! Rencontre très “enrichissante” car nous apportions là des propositions à des jeunes, probablement la future élite de notre société !

Il faut continuer à informer avec persévérance malgré l’inconfort et en dépit du découragement ! Il y a souvent des rejaillissements dont nous ne voyons pas les effets, ni sur qui ils agissent. Nous vivons, certes, un cauchemar. Les éveils sont personnels, puis collectifs. Mais la sortie définitive du labyrinthe est pour tous. Car chacun y apporte sa pierre : celle qui détruit et celle qui construit ! Nous disposons des deux pierres, comme les deux faces du visage de Janus.

Il y a des raisons d’espérer : nos utopies ne se concrétisent-elles pas déjà ? 380 SEL pour la seule France, soit près de 35.000 personnes ; multiplication des réseaux de luttes et de contre-pouvoirs, comme un immense filet (toile) pour éviter la catastrophe et faire émerger le monde à venir, dont les ferments sont déjà dans le monde présent.

En espérant voir apparaître de mieux en mieux les signes de l’Aurore, belle et bonne année à tous et à toutes !


[1Contre la grande défaite du monde, John Berger, Le Monde, 6 janvier 2000.