Sommes-nous esclaves de l’argent ?

par  C. ECKERT
Publication : mars 2014
Mise en ligne : 16 septembre 2014

Le propos du livre Le Moloch maître du monde : l’argent [1], qui vient de paraître, est d’expliquer avec des mots simples comment le système capitaliste et la loi du marché, en érigeant l’argent en maître, conduisent à la destruction de la société. La forme romancée adoptée par l’auteur lui permet d’alterner, de manière très fluide, citations d’économistes et d’hommes politiques de renom et explications détaillées de certains mécanismes.

À travers la mésaventure de l’un des personnages principaux, on comprend enfin comment les actionnaires minoritaires peuvent perdre leurs économies alors qu’en même temps les plus gros actionnaires perçoivent des profits considérables. Rappelez-vous, à la fin des années quatre-vingt-dix, la souscription d’actions cotées en Bourse était présentée comme un placement de père de famille et rien n’était négligé pour faire miroiter des revenus significatifs aux petits épargnants, afin de les inciter à investir. Hélas, la réalité fut bien différente car « la croissance et la Bourse se nourrissent du mensonge, de la destruction, du malheur et de la mort, et tout cela fait le bonheur des riches ». Nombre d’entre eux ont beaucoup perdu, mais il y a fort à parier que ces petits actionnaires, ceux d’Eurotunnel, de Vivendi, d’Alstom, d’EuroDisney et d’autres, ne se seraient pas laissé berner aussi facilement s’ils avaient lu ce livre.

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Au-delà de tel ou tel mécanisme particulier, des considérations plus générales et les nombreuses citations éloquentes contribuent à identifier les sources du problème et à mettre en lumière leurs conséquences. L’une des principales causes est la création de la monnaie par les banques, monnaie qu’un prix Nobel d’économie assimile à celle créée par les faux-monnayeurs. Ce processus de création place les nations sous le contrôle des banques, comme le reconnaissait un ancien président des États-Unis, et est à l’origine des dettes publiques. Ainsi, après avoir abandonné ses prérogatives, « l’instance politique est finalement otage des gangsters de l’oligarchie financière », quand elle n’est pas carrément véreuse et inféodée aux lobbies qui peuvent aller jusqu’à rédiger certains amendements de lois.

Pour l’auteur, un sociétaire de la Nef qui écrit sous un pseudonyme, « l’histoire des crises montre que les marchés ne se régulent pas eux-mêmes ». Selon un eurodéputé, « beaucoup de traders comparent leur métier au trafic de drogue [et] assurent que si personne n’empêche leurs activités les plus nocives, ils n’arrêteront jamais car elles sont très lucratives ». Cette image est d’ailleurs également développée, au propre comme au figuré, dans Le loup de Wall Street, film de Martin Scorsese, récemment sorti.

Loin de céder au défaitisme, Adam Ray Kerbur, pour appeler ainsi l’auteur, veut voir la crise qui perdure comme « le pénible processus de l’accouchement douloureux d’une nouvelle société mondialisée où l’argent serait progressivement remis à sa place de monnaie d’échange », d’une société qui cherche « à se construire un avenir durable autour de valeurs humanistes et démocratiques ». Il donne quelques pistes qui, selon lui, permettraient de « réinventer un autre monde, un monde qui place l’humain au cœur d’une économie qui fonctionne pour le servir et non pour l’asservir : séparer les banques de dépôt et d’affaires, interdire les outils spéculatifs […], instaurer contrôle et régulation financière à l’échelle mondiale, éradiquer les paradis fiscaux ... » et aussi « encourager des initiatives comme celles de la N.E.F. ».

S’il ne connaît pas, du moins pas encore, La Grande Relève et l’économie distributive, la question cruciale de la création monétaire et de la nécessité de libérer l’argent de sa portée spéculative pour lui rendre sa fonction d’échange ne lui ont pas échappé. Les distributistes trouveront donc dans ce livre une approche qui leur est utile lorsqu’ils entreprennent de convaincre leur entourage qu’un vrai changement de paradigme est impératif.


[1par Adam Ray Kerbur. Édité par une petite maison d’édition, la Société des Écrivains, cet ouvrage n’est pas disponible dans toutes les librairies, mais toutes peuvent le facilement le commander.