Sortir de l’animalité dans la nature ?

par  G. EVRARD
Publication : novembre 2014
Mise en ligne : 30 janvier 2015

Guy EVRARD s’interroge sur la question particulière des relations de l’homme à l’animal, largement développée dans les deux articles de François CHATEL parus dans GR 1155 et GR 1156 :

Nous devons remercier François Chatel pour les pages de culture qu’il nous offre, mettant en cohérence l’évolution de l’humanité au travers de sa relation avec la nature, depuis la transition (révolution ?) néolithique jusqu’à l’indispensable transition (révolution ?) à accomplir à brève échéance, au risque d’un cataclysme. La quête des données par les anthropologues, les archéologues, les préhistoriens..., n’est bien sûr jamais achevée, comme en témoignent par exemple les travaux de Jean-Paul Demoule (il fut le premier président de l’Institut national de recherche archéologique préventive) sur le thème L’origine de l’agriculture et l’émergence des inégalités, évoqués dans La Recherche du mois d’août 2014 [1]. On peut citer également l’ouvrage récent de Paul Guilaine (professeur honoraire d’archéologie au Collège de France), sur le même sujet : Caïn, Abel, Ötzi - L’héritage néolithique [2].

Dans ses deux articles, François Chatel accorde une importance particulière à l’essor de l’alimentation carnée des hommes, avec toutes les dérives que son organisation industrielle entraîne aujourd’hui, que ce soit par l’élevage ou la pêche et l’aquaculture, qui ne tiennent aucun compte du droit de vivre et du bien-être des animaux, et conduisent aux désastres écologiques largement décrits. Il me semble cependant que des contradictions sont occultées lorsque l’abandon de la viande dans l’alimentation humaine est préconisé.

• D’abord, si l’humanité choisit la réconciliation avec la nature, parmi les trois possibilités envisagées, comme le souhaite l’auteur et probablement les lecteurs de la GR, il convient, sans excès de naturalisme, d’analyser les conditions dans lesquelles l’homme a accédé à une alimentation comportant de la viande, puis finalement adopté un régime omnivore, sans doute la meilleure garantie de sa pérennité. Le passage définitif à la position debout (de l’homo habilis à l’homo erectus), il y a plus de 2 millions d’années, permettant le développement d’un cerveau plus large, à la condition de ressources énergétiques plus importantes [3], a coïncidé avec un certain perfectionnement de l’outil et sans doute des techniques de chasse plus efficaces, positionnant l’homme au rang des grands prédateurs et lui ouvrant l’accès à « la viande sur pattes ». Pourrait-on, aujourd’hui, soustraire totalement la viande de son alimentation sans risquer de voir apparaître des carences dans les générations à venir ? Certes, dans les pays développés, la proportion de viande dans notre alimentation est en moyenne beaucoup trop élevée et elle-même source de graves problèmes de santé. Et je ne suis pas sûr que remplacer les produits de la pêche et de l’élevage par des tablettes issues du recyclage des protéines humaines extraites de nos cadavres, comme le suggérait la fiction Soleil vert [4], soit très soutenable !

• Toujours sans excès de naturalisme, il faut se pencher sur la logique des chaînes alimentaires que tente de perpétuer la nature, comme un de ses fondements. C’est en tout cas ce que l’homme décrivait, en se plaçant résolument à une extrémité de celles-ci (pour ne pas dire au sommet). Une position aujourd’hui contestée à partir de la détermination du niveau trophique de l’espèce humaine [5].

J.-P. Demoule, dans son article cité plus haut, Une continuité entre l’homme et l’animal1, nous renvoie au préhistorien André Leroi-Gourhan, dont il dit que son « œuvre se déploie à l’articulation du biologique et du culturel, sans donner l’exclusivité au premier - ce sera l’erreur de la “sociobiologie” dans les années 1970 - ni au contraire au second - ce sera l’erreur du “post-modernisme” des années 1980-1990 ». Ce qui suggère que l’homme n’est en réalité pas encore totalement détaché de l’animalité. J.-P. Demoule cite alors ce qu’écrivait A. Leroi-Gourhan [6], il y a cinquante ans, à propos d’homo sapiens, et qui se confirme plus que jamais aujourd’hui : « Son économie reste celle d’un mammifère hautement prédateur, même après le passage à l’agriculture et à l’élevage. À partir de ce point, l’organisme collectif devient prépondérant de manière de plus en plus impérative, et l’homme devient l’instrument d’une ascension techno-économique à laquelle il prête ses idées et ses bras. De la sorte, la société humaine devient la principale consommatrice d’hommes, sous toutes ses formes, par la violence ou le travail. L’homme y gagne d’assurer progressivement une prise de possession du monde naturel qui doit, si l’on projette dans le futur les termes techno-économiques de l’actuel, se terminer par une victoire totale, la dernière poche de pétrole vidée pour cuire la dernière poignée d’herbe mangée avec le dernier rat » [1] !

La question n’est-elle donc pas de savoir comment une humanité partie prenante de la nature peut échapper totalement à des comportements propres à celle-ci, guidée par la culture ? Sans doute est-ce aux philosophes d’aujourd’hui de nous éclairer en remettant l’ouvrage sur le métier.

La fin de la production industrielle de viande et le retour à l’élevage dans de petites exploitations locales, celles qui ont contribué au fil des siècles à l’accroissement d’une certaine biodiversité, à condition effectivement d’une mutation drastique de nos comportements alimentaires vers moins de protéines animales, au moins dans les pays développés, me semble un compromis momentanément acceptable, sans besoin de justifications métaphysiques. En attendant que cette « éthique de la Terre », une notion que l’on doit au biologiste et forestier américain Aldo Leopold, s’enracine et nous fasse entrevoir la solution.

Dans son dernier ouvrage, Hubert Reeves [7] voit dans leurs facultés acquises au cours de l’évolution une capacité des hommes à élargir leur humanisme à la nature, comme une nouvelle étape dans la complexification graduelle de l’univers qu’il aime à nous raconter. Pour nous convaincre que cette évolution est bien en cours, il cite deux exemples. Le premier est cette phrase que l’on prêtait aux Amérindiens avant de tuer un ours : « Excuse-moi, mais c’est toi ou nous ». Le second est la modification récente d’un avertissement dans un parc naturel américain. La version initiale était : « Ne cueillez pas les fleurs. Vous en priveriez les autres visiteurs ». Elle est devenue : « Ne cueillez pas les fleurs. Tout comme vous, elles ont le droit de vivre ». Le juste équilibre reste donc une quête à poursuivre !


[1Jean-Paul Demoule, Une continuité entre l’homme et l’animal, La Recherche, août 2014,n°490.

[2Jean Guilaine, Caïn, Abel, Ötzi - L’héritage néolithique, éd. nrf Gallimard, 2011.

[3Pierre Barthelemy, Pourquoi l’enfance des humains est-elle si longue ?, Blogs Le Monde, 31 août 2014.

[4Voir par exemple : Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Soleil_vert_(film)

[5Voir par exemple : IRD, Un nouvel indice positionne l’homme au même niveau que l’anchois dans la chaîne alimentaire !, 4 décembre 2013. https://www.ird.fr/toute-lactualite/actualites/communiques-et-dossiers-de-presse/un-nouvel-indice-positionne-l-homme-au-meme-niveau-que-l-anchois-dans-la-chaine-alimentaire

[6André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, tome I, Technique et langage, éd. Albin Michel Sciences, 1964 (tome II, La mémoire et les rythmes, 1965).

[7Hubert Reeves, Là où croît le péril... croît aussi ce qui sauve, éd. Seuil, septembre 2013, pp. 155-156. Lire également :
- Jean-Paul Demoule, Les origines de la culture - La révolution néolithique, éd. Le Pommier, Cité des sciences et de l’industrie, 2008.
- Yves Coppens, Histoire de l’homme et changements climatiques, leçon de clôture de la chaire de paléoanthropologie et préhistoire du Collège de France, le 21 juin 2005, éd. Fayard, 2006.
- Jean-Jacques Hublin avec Bernard Seytre, Quand d’autres hommes peuplaient la Terre, éd. Flammarion, 2008.