Sport-Spectacle

par  R. MARLIN
Publication : novembre 1990
Mise en ligne : 19 décembre 2008

Le sport c’est un sujet futile que des socio-économistes sérieux n’auraient pas traité. Voilà bien une des raisons pour que nous en fassions l’objet de cette chronique.

Et tout d’abord, si j’emploie le conditionnel passé, c’est à dessein. Les choses changent  : l’accessoire est en passe de devenir essentiel.

En effet, des revues de réflexion comme "Economie et humanisme" et "Transversales Science Culture" ont publié récemment des études sur le sport et particulièrement le football. La première s’intéresse au marché du travail des footballeurs (1), la seconde à la violence dans ce qui était, il y a peu, un jeu (2). Nous y reviendrons. Mais livronsnous d’abord à quelques considérations d’ordre général.

Pourquoi le sport  ?

Le sport serait la pratique méthodique des exercices physiques dans le cadre des règles qui permettent une confrontation ou au moins, une comparaison de performances. On distingue des sports individuels et des sports d’équipes, ce qui fait écrire à Jean Giraudoux

"Le sport est l’art par lequel l’homme se libère de soi-même et libère son prochain" (3).

C’est, qu’en effet, nous ne sommes pas en présence d’une activité aussi anodine qu’il y parait, comme le croient encore beaucoup de Français. Leurs origines et leur fibre terrienne les incitent à penser que le travail physique suffit à entretenir les fonctions vitales. II s’agit, à notre avis, du motif fondamental pour lequel nos compatriotes ne brillent pas particulièrement dans les compétitions internationales. Nous verrons plus loin que le sportspectacle, principalement à la télévision, a produit une nouvelle race de "sportifs-fauteuils" encore plus enclins que la moyenne au chauvinisme et à la rouspétance. Ces citoyens sont les premiers à dénoncer l’incapacité des responsables, dirigeants ou entraîneurs, et à se moquer de leurs représentants lorsqu’ils perdent. Ils ne vont sûrement pas jusqu’à penser que, non pratiquants, leur responsabilité est engagée, dans la mesure où, plus un pays possède de sportifs, plus il a de chances de découvrir des champions. Michel Platini, bien connu de tous, observait récemment que l’une des faiblesses du football français réside dans le fait que ce peuple ne s’intéresse guère à la pratique sportive. C’est certain. Mais si le sport permet de se maintenir en bonne forme, les Anciens savaient déjà : mens sana in corpore sano, qu’il a des effets bénéfiques, également sur le mental. Voici un excellent moyen de surmonter l’adversité, la déprime ambiante et la morosité, de lutter contre la drogue, la délinquance, les abus sexuels et la violence. Les spécialistes de la réhabilitation des condamnés, mais aussi certains tenants de l’ordre moral, ne l’ignorent pas qui en font l’un de leurs meilleurs alliés.

Voilà donc une école irremplaçable de volonté, de persévérance, de remise en cause de soi-même, d’humilité, d’abnégation et de solidarité dans le cas des sports collectifs, toutes qualités qui, bien audelà de son propre domaine, manquent cruellement dans la société contemporaine. Le fair-play britannique, de la part du peuple quia su être à l’origine des règles de la plupart des disciplines, n’était pas un vain mot. II est un peu vrai que les Anglais le pratiquaient surtout lorsque, étant les premiers, ils gagnaient le plus souvent. D’aucuns prétendent que ce serait beaucoup moins le cas à présent, puisqu’ils perdent fréquemment, les autres les ayant rattrapés et dépassés presque partout.

Tous ceux qui ont fait ou font du sport savent que c’est la source de joies saines, irremplaçables.

Voilà un tableau presque idéal auquel il convient bien sûr d’apporter quelques correctifs.

Les excès

Comme toutes choses, l’activité sportive doit être utilisée avec modération. Les limites sont outrepassées par les parents qui cherchent à pousser leur progéniture trop tôt et trop loin ; par les compétiteurs qui vont au-delà de leurs capacités, de leur force ou de leur résistance ; par ceux qui sacrifient totalement leur vie intellectuelle, familiale ou professionnelle à l’entrainement. II fut un temps où les sportifs étaient considérés comme des brutes incultes. Cela n’est plus. De nombreuses vedettes du sport brillent aussi par leur culture et beaucoup de champions s’expriment très correctement, non seulement sur leur spécialité, mais aussi sur des sujets plus généraux. Le préjugé subsiste et certains parents favorisent encore l’absence de leurs enfants aux séances, sous prétexte que leur temps serait mieux employé à des études plus rentables... Les Anglo-Saxons et les Germains qui consacrent une grande partie de leur scolarité aux activités physiques ont démontré depuis longtemps qu’elles n’étaient pas incompatibles, mais complémentaires d’une bonne formation générale. Nous commençons en général à l’admettre. Bien tard.

La confusion

Si certains sports sont des jeux, tous les jeux ne sont pas des sports. Le critère me parait être l’existence d’un effort physique minimal : les dames, les échecs, les cartes, etc... ne sont pas des sports. L’aviation, la moto, l’automobile n’en sont pas non plus, bien que pour des raisons de facilité et d’autres où l’intérêt financier et publicitaire n’est pas absent, de nombreux commentateurs essaient

De même, ne confondons pas jeu d’argent et sport. S’il est vrai que les compétitions sportives doivent être financées, ce sont les spectateurs qui doivent le faire et la publicité ne s’y mêle que par une des déviations propres à ce régime économique.

Le cyclisme, bien que mécanique, est un sport à part entière. II est d’autant plus regrettable que ses plus belles manifestations comme les grandes classiques : ParisRoubaix, le Tour des Flandres, le Grand Prix des Nations, ToursParis, Milan San Remo, etc... et surtout le Tour de France, qui donnent lieu à des empoignades de légende, soient aussi défigurées par une caravane publicitaire hurlante et agressive. Là aussi ne pourrait-on pas aménager des enceintes payantes à toutes les arrivées et sur le parcours pour couvrir les frais d’organisation et rémunérer les coureurs ?

Lorsqu’on justifie la publicité pour les alcools et les cigarettes par la menace de ne plus pouvoir organiser les courses de "Formule 1 ", la boucle est bouclée et la confusion totale. Le loto sportif, le Totocalcio en Italie, etc... sont, dans le domaine dont nous nous occupons, le signe de l’envahissement général des média par les jeux d’argent dû, nous le savons, à la passion pour le fric, créée et entretenue par les maîtres du système.

Selon notre définition, le cheval serait plus sportif que le cavalier. Si toutefois l’hippisme peut être accepté, à la limite, comme un sport, c’est par un véritable abus de langage qu’il est employé pour les courses hippiques. Le seul but de ces courses étant le gain pour certains initiés et le prélèvement d’un impôt volontaire payé malheureusement par beaucoup de pauvres hères, rien ne justifie une telle appellation. Le mot de sport est utilisé pour annoblir et vulgariser une activité néfaste dans son essence dont on sait, par les nombreux scandales qui n’ont pas pu être étouffés, qu’elle est dominée par une maffia laquelle n’a rien à envier à la vraie.

Mais les comportements de domination qui peuvent être suscités, c’est vrai, par la compétition sportive ellemême, sont souvent exacerbés par l’appât du gain financier pour le sportif lui-même, son entourage, l’équipe

ou les dirigeants.

Loisir ou profession

Le sport peut parfaitement être conçu comme un dérivatif, un entrainement, un loisir. Ce sera le lot du plus grand nombre : le sport de masse. Sous cette forme, il peut et doit être encouragé en raison des bienfaits qu’il apporte. Des manifestations comme le Cross du Figaro, le Marathon de Paris (ou d’ailleurs), la Vasalopet (4), etc... sont des exemples de manifestations qui rassemblent plusieurs milliers de participants.

Les Olympiades de l’Antiquité furent remises en honneur par des précurseurs dont Pierre de Coubertin, rénovateur des Jeux Olympiques. Les sports étaient, au début du siècle, l’apanage de personnes riches ou aisées qui pouvaient disposer du temps et des moyens nécessaires à un minimum de préparation et de déplacements. L’amateurisme était donc la règle. Tout changea lorsque les compétitions attirèrent un public payant dans des arènes de plus en plus vastes. II devint normal que les athlètes reçoivent leur part des recettes, jusqu’à faire du football, du cyclisme, etc... un métier. Le niveau du spectacle s’éleva et attira des foules de plus en plus nombreuses d’où certains problèmes dont nous reparlerons. Des caciques, notamment au CIO (5) ou à l’International Board (6) essayèrent de maintenir la fiction du pur amateur. Des champions célèbres, comme Jules Ladoumègue, Toni Sailer, en furent les victimes. Aujourd’hui encore les rugbymen sont, en principe, amateurs, alors que leurs homologues du jeu à 13 sont officiellement professionnels depuis la scission des deux fédérations. Aux Jeux Olympiques, le flou est total puisque les coureurs à pied, les boxeurs, les gymnastes, les haltérophiles, les cyclistes, les skieurs, les patineurs, etc ...sont considérés comme amateurs alors que la plupart des footballeurs ou des tennismen sont professionnels. Cette distinction est d’autant moins acceptable que, depuis longtemps, les participants des pays de l’Est sont des athlètes d’Etat rémunérés en tant que tels ou plus hypocritement comme moniteurs, militaires, douaniers (à l’égal de certains skieurs français), etc...

La seule façon de mettre fin à cette mascarade serait de laisser les compétiteurs libres de leur statut à l’image des tournois de tennis dits "open" et d’ouvrir les JO à tous les meilleurs, sans distinction. C’est déjà bien le cas, officieusement. II suffirait de le reconnaitre.

La carrière

Les grandes performances sont réalisées par des athlètes de plus en plus jeunes. II n’est pas rare que des gymnastes féminines atteignent la classe internationale à l’âge de quinze ans, comme la célèbre Roumaine Nadia Comaneci, championne olympique à Montreal en 1976. Vingt ans est une moyenne, trente ans une fin de carrière. Cela cause évidemment un problème pour les professionnels qui ont souvent sacrifié au sport une bonne partie de leurs jeunes années. La reconversion est quelquefois difficile. Le Suédois, Bjorn Borg, né en 1954, et qui abandonna le tennis en pleine gloire voici quelques années, a échoué dans ses entreprises de vêtements. Pour faire face à des frais dus, il est vrai, à une vie déréglée et fastueuse, il envisage de reprendre la raquette à 36 ans, avec peu de chance de revenir au niveau le plus élevé. D’autres, comme Alain Calmat,Guy Drut, Jean-Claude Killy ou Michel Platini abandonnent le sport plus tôt et retrouvent des activités, soit dans leur spécialité, soit comme organisateur ou même en politique...

Certains sportifs attirent les foules et servent d’exemples pour les jeunes par leur comportement sur et en dehors du stade ; ils obtiennent des performances qui font rêver. La beauté de leurs gestes atteint une perfection qui fait d’eux de véritables artistes.

Comme tels, ils sont devenus indispensables à la société. L’on peut imaginer qu’en économie distributive, ils seraient rémunérés ainsi que les acteurs, les sculpteurs, les écrivains ou les peintres et recevraient leur revenu social à vie, ce qui résoudrait au moins les difficultés de reconversion que nous venons de signaler. Sans les empêcher,pour cela,de se rendre utiles dans tous les domaines à leur portée, au bénéfice de la société dans son ensemble.

Dans un prochain article, nous examinerons les déviations auxquelles le sport peut donner lieu lorsque l’instinct de domination, la passion et la cupidité s’en mêlent : la tricherie, le dopage, l’affairisme, la violence, etc...

(1) Economie et Humanisme, n°  de novembre-décembre 1989.

(2) "Le sport, art de vivre ou violence ? dans "Transversales" n° 3 mai-juin 1990.

(3) Cité dans (2)

(4) Epreuve de ski de fond

(5) Comité International Olympique

(6) Instance dirigeante du rugby .E n particulier Avery Brundage, président du CIO de 1952 à 1972