Sur la spécificité de l’animal humain

par  R. GIRARD
Publication : février 2000
Mise en ligne : 14 mai 2010

Après les deux témoignages que nous venons de présenter, et qui sont des réflexions issues d’expériences personnelles, le premier en France et le second au milieu des manifestants de Seattle, voici deux textes qui nous ont également été envoyés par des lecteurs, dont il apparait que le premier est un marxiste et le second un catholique. La convergence de ces quatre réflexions, indépendantes, contre la “pensée unique” libérale est frappante, elle suscite réflexion.

Si tous les hommes parvenaient à être d’accord sur ce qui caractérise en propre l’animal humain et constitue sa spécificité, la voie vers une société plurielle, mais solidaire et fraternelle, serait largement et irréversiblement ouverte.

C’est cette considération qui me détermine à entreprendre d’écrire cet article de clarification, sans me faire la moindre illusion sur l’acceptation largement consensuelle de cette clarification prenant appui pourtant sur la vérité scientifique la plus authentique.

L’Homme fait partie du règne animal, embranchement des vertébrés, ordre des Primates, classe des mammifères. Il est apparu en Afrique Noire, descendant d’une variété de gros singes, proche des chimpanzés, il y a environ 3 millions d’années.

Mais c’est un animal qui a des caractéristiques qui le différencient de tous les autres animaux sans exception.

L’Homme est le seul animal à allumer du feu, à faire cuire ses aliments, à porter des vêtements de sa confection, à enterrer ses morts ou à les faire brûler et réduire en cendres, à invoquer des Dieux ou des Diables, à produire lui-même ses moyens matériels et spirituels d’existence, avec des outils de sa fabrication de plus en plus historiquement perfectionnés depuis son émergence sur la planète.

Tels sont les incontestables vrais critères caractérisant l’hominisation puis l’Humanisation. De tous les critères énumérés, le plus fondamental, le plus vital, celui qui permet à l’homme son exceptionnelle activité créatrice, indépendante, transformatrice de la nature, c’est la faculté de produire lui-même tous ses moyens matériels et spirituels d’existence.

Tous les autres animaux sans aucune exception, où qu’ils vivent, se contentent de prélever dans la nature le ou les produits indispensables à leur existence.

L’Homme a toujours vécu en société, d’abord, avant l’apparition de classes et de la propriété privée, dans une société appelée communisme primitif.

La particularité des sociétés humaines à notre époque, du fait du développement industriel et post-industriel, est que les moyens de production collectifs, grâce auxquels elles peuvent survivre, ne sont plus la propriété de toute la communauté humaine, mais la propriété privée d’une classe minoritaire parasitaire et exploiteuse.

La propriété privée capitaliste des moyens collectifs de production et son corollaire, le salariat, font que les richesses sociales produites n’appartiennent pas aux salariés qui les produisent, ni à l’ensemble de la société. Elles sont la propriété privée des propriétaires capitalistes privés des moyens collectifs de production.

C’est bien “l’intelligence collective”, “l’Intel-ligence de l’Homme socialisé” qui produit à notre époque les moyens matériels et spirituels d’existence, en quantité suffisante pour faire vivre dans l’aisance et le bonheur, toute la société humaine. Mais un trop grand nombre d’êtres humains, même parmi les producteurs des marchandises, ne peuvent en profiter et leur lot est la misère.

… En résumé, la seule société animale de la planète Terre qui ait une sphère de la production et de la commercialisation des marchandises, est la société humaine. Mais l’Humanisme, au sens moderne de l’expression, est absent de cette sphère. Ce qui y règne, c’est le vol, le mensonge, l’imposture, une injustice démesurée et impitoyable.

Il en découle la nécessité urgente et impérative d’un changement qualitatif radical de la société humaine, faisant émerger, à l’échelle planétaire, par la force - cette force dont Marx a écrit « qu’elle était l’accoucheuse de toute vieille société en travail » - en deux temps, une société post-capitaliste, post-salariale, non-antagonique, non marchande, de la société plurielle et fraternelle des individus coopérateurs associés, émancipée à jamais de la domination de l’Argent devenu Capital et de l’exploitation de l’homme par l’homme.