Sur la voie !

par  P. BUGUET
Publication : février 1980
Mise en ligne : 18 septembre 2008

Deux de nos lecteurs, Fourcroy et Marlin, nous ont signalé l’article de « Science et Vie » intitulé « LE PROGRES TECHNIQUE INDUSTRIEL MENE-T-IL AU CHOMAGE GENERALISE  ? ». Dès le sous-titre, l’auteur, Gérard Morice, en annonçant que nous vivons le règne des comptables et des financiers, constate : « la machine est plus rentable que l’homme qu’il s’agit de licencier ». Ce nous semble être, dans le cadre de notre économie de profit, l’explication même du chômage !
Après cette interrogation quelque peu déconcertante, G. Morice trace avec autorité le processus de la déqualification professionnelle sous l’effet des techniques nouvelles, dans les différentes branches industrielles, dans les activités d’équipement, comme dans la fabrication des biens de consommation. Il en donne la cause : « L’automatisation, dit-il, réduisant considérablement le nombre des ouvriers, de production, ceux qui conservent un emploi se trouvent affectés pour l’essentiel à la surveillance des installations ». Et il poursuit : « Mécanisation, automatisation, progrès technique industriel, ne se contentent pas de déqualifier les emplois. Ils les suppriment, la machine prenant peu à peu la place de l’homme. C’est très clair dans le secteur secondaire, dans l’industrie. Alors que celle-ci perd chaque année quelque 100 000 emplois, la production industrielle, elle, continue à augmenter, ainsi que la productivité du travail (*) . Ce n’est pas un hasard : ce sont les machines et non les hommes qui travaillent avec un meilleur rendement, mieux, plus vite, à temps plus complet, sur des matières premières mieux préparées. Les auteurs du rapport « Déconcentration industrielle et productivité », rédigé sur la demande du ministère de l’Industrie, notent à juste titre que les minéraliers de 125 000 tonnes, les pétroliers de 500 000 tonnes sont menés par des équipages de quelques dizaines d’hommes : le même effectif à bord que celui des navires marchands du temps de Jean Bart, qui étaient 100 à 1 000 fois plus petits et marchaient quatre ou cinq fois moins vite  ». Pareillement, de façon plus générale «  il n’existe pas d’industrie si lourde qu’elle ne puisse être conduite avec la force d’un petit enfant. »
« La crise ne fait qu’accélérer les choses. Les Pouvoirs Publics et les entreprises ne pensent plus, ne parlent plus que productivité, rentabilité. » - Ici référence à J.-F. Phélizon dans la revue « Entreprise »
« Aujourd’hui 50 % des investissements, pratiqués en France concernent la productivité. Sur chaque franc investi, 50 centimes sont utilisés pour réduire un coût. Comme ce ne sont pas les matières premières qu’on peut tellement économiser, ni l’énergie, on peut dire que l’essentiel des investissements de productivité concerne le

(*) C’est nous qui soulignons.

poste main d’oeuvre. Or comment économise-t-on la main d’oeuvre  ? En automatisant évidemment ».

G. Morice cite en exemple les économies de main d’oeuvre de 25 à 30 % dans le textile par les nouveaux procédés de fabrication : filature par turbine, par auto-torsion, par l’électrostatique, la levée automatique. Il résume : « L’industrie perd des emplois : 267 000 de 1974 à 1977, dont 140 000 pour la seule année 1977. Chacun sait que ce phénomène ne fait que s’accélérer et que, malgré tel ou tel discours officiel, on ne peut espérer de significatives créations d’emplois d’une hypothétique relance de la production industrielle actuelle. La « crise » joue comme un révélateur, poussant les entreprises à rationaliser, à diminuer les coûts, c’est-à-dire la main-d’oeuvre, par la mécanisation et l’automatisation. »

Il cite également M. André Chadeau, délégué à l’Aménagement du territoire : - « Dans les prochaines années, les grands groupes industriels devront faire face à une concurrence internationale qui les conduit à investir des capitaux pour moderniser et adapter leurs outils de production. Ils n’embaucheront pas de personnels supplémentaires. » «  Plus ils investiront en capitaux, plus ils moderniseront, plus ils adapteront leurs outils de production, plus, au contraire, ils débaucheront.  »
La Garde aussi reste impuissante : le tertiaire, qui créa 1 800 000 emplois en 8 ans, défaille à son tour ; sous l’assaut de l’informatique, « il constitue, au contraire, l’un des secteurs où les emplois se trouvent le plus menacés, d’abord dans leur qualification, ensuite dans leur existence même ». Ainsi dans les services centraux des assurances et des banques, l’installation de nouveaux systèmes informatiques permettra des économies d’emplois qui pourront s’élever jusqu’à 30% du
personnel.
La micro-électronique menace aussi ingénieurs et concepteurs. « Le Premier ministre britannique, déclarait récemment  : « Au cours des 10 années à venir l’existence des systèmes électroniques miniaturisés déterminera une automation qui va supprimer de nombreux emplois, certains fastidieux et répétitifs, mais d’autres plus intéressants comme ceux des ingénieurs ». Calculer, tracer le profil d’une route, la courbure d’un pont, simuler ce que donneront ces constructions in situ, prévoir leur résistance, déterminer au mieux leur implantation : tout cela, déjà, ne réclame plus d’ingénieurs ; des machines informatiques le font, et le font beaucoup mieux et infiniment plus vite. Donc avec une rentabilité sans aucune mesure avec celle du travail humain, fût-ce de l’ingénieur le plus diplômé et le plus qualifié. »
Gérard Morice, entraîné par la logique de la voie, rejoignait déjà notre « utopique » proposition d’Economie Distributive en écrivant : « Ou bien mous laissons travailler les machines pour mous, et ce qu’il faut étudier, c’est une nouvelle répartition des richesses qu’elles produisent.  » Et, mous applaudissions... Quand hélas ! une bifurcation de dernière heure le reconduit au garage en lui faisant poursuivre  : « Ou bien mous utilisons enfin le progrès technique pour créer de nouveaux produits, pour faire du neuf, pour aller de l’avant, au lieu de se contenter de l’actuel immobilisme et de la seule rationalisation de ce qui existe déjà depuis des décennies.  »
Ce qui échappe à Gérard Morice, c’est que cette dernière éventualité me résout rien. La production crée à la fois les produits et les revenus, et la production automatisée « du nouveau et du neuf » me solvabiliserait pas de main d’oeuvre ; elle ne trouverait donc pas de preneurs solvables ; et le recours à l’éventualité première, celle d’une nouvelle répartition des richesses, s’imposera avec plus de rigueur encore.